Mois: mai 2022

Cannes 2022 : coup de cœur pour « Boy From Heaven » de Tarik Saleh

Parmi l’excellente sélection du Festival de Cannes 2022, qui ne pouvait mieux démarrer, Bien en place, a eu un coup de cœur pour le film égyptien Boy From Heaven du réalisateur suédois-égyptien Tarik Saleh, auteur du célèbre film noir Le Caire confidentiel (2017), déjà un grand succès public et critique. Tant sur le fond que sur la forme, Boy From Heaven s’avère d’une grande beauté par son écriture et le sens du cadrage et de la mise en scène cinématographique, poétique jusque dans le détail. En témoigne une scène importante du début, lorsque le jeune Adam (Tawfeek Barhom), qui vit modestement avec son père et ses frères dans un village de pêcheurs, apprend par l’imam local qu’il a été choisi pour rejoindre la prestigieuse université Al-Azhar au Caire, qui forme l’élite des musulmans sunnites. Le jeune homme, abasourdi par cette lettre, n’ose pas se réjouir tandis qu’à l’arrière-plan une porte ouverte indique discrètement qu’un seuil ne va pas tarder à être franchi. Ce sont lors de telles scènes, visuellement très fortes, que la magie du cinéma s’impose et se savoure. « Contrôler la précision. Être moi-même un instrument de précision » : cet impératif que Robert Bresson se donnait à lui-même, Tarik Saleh l’applique à la perfection. Filmant l’intérieur de l’université Al-Azhar, centre à l’intérieur du centre qu’est le Caire, il multiplie les jeux formels : au cercle des lumières répond ainsi le cercle des initiés réunis en prière ou en conciliabule ; de même, Bien en place a-t-elle été sensible au traitement du son, lorsque, par exemple, une cigarette crépite dans la nuit sombre du Caire, celle d’un jeune homme, Zizo, qui se sait condamné dans son jeu d’espionnage au service de l’Etat égyptien et se cherche un successeur… trouvé en la personne d’Adam.

Personnage clé du film, le jeune héros, issu de la province et dont on suit pas à pas « l’éducation sentimentale » dans cette grande ville du Caire, au cœur des pouvoirs politique et religieux, est incarné avec une grande justesse par Tawfeek Barhom. Avec beaucoup de simplicité et de naturel, il joue ce fils obéissant à un père sévère mais voulant le meilleur pour ses enfants et qui va , de même, devenir un étudiant obéissant, aimant lire tard pour mieux retenir les prières et se tenir prêt pour les performances de récitation. Sa naïveté et son sentiment d’être un « élu » – Boy From Heaven… – vont le précipiter dans une machination dont il se serait bien passé : pas d’autre choix pour lui que de devenir un agent infiltré au service de l’Etat pour contrôler l’élection du futur imam d’Al-Azhar. Vouloir toujours bien faire et privilégier l’obéissance incluent un prix à payer, parfois très élevé. « Qu’as-tu appris? » lui demandera plus tard l’imam de son village : le silence qui suit en dit long… Car le pouvoir, qu’il soit politique ou religieux, reste le pouvoir, où que l’on se trouve dans le monde. Pour des intérêts qui dépassent ceux des individus, il est prêt à exposer, à trahir, à compromettre et à tuer s’il le faut, la fin justifiant les moyens.

Fares Fares, qui interprète le colonel Ibrahim, se prend, peu à peu, d’affection pour son jeune infiltré, auquel il donne des consignes précises en dehors de la mosquée, dans un café à l’américaine dont la présence est le symbole du mélange des cultures à l’heure de la mondialisation. Parvenir à garder un cœur pur et authentique demeure une gageure, même lorsque l’on a des convictions fermement ancrées. Boy From Heaven est un film noir dont le scénario, tout en reprenant certains des codes propres au genre, propose une intrigue, une atmosphère et un même un développement qui l’apparentent à une éducation sentimentale – sous une forme moderne. Le prix du meilleur scénario au palmarès 2022 s’avère donc particulièrement justifié. De plus la manière, propre au réalisateur, de filmer les corps dans l’espace ainsi que d’établir des liens entre les choses, les hommes et les paysages en font une très grande œuvre de cinéma, où les messages passent aussi par l’image et par le son, ce qui devrait être le propre de tout film.

La rédaction de Bien en place

Quand Bien en place rencontre Tom Cruise…

Montée des marches de Tom Cruise à Cannes et de l’équipe du nouveau volet de « Top Gun » – Photo Samina Seyed

Tom Cruise est un acteur tellement mythique que sa venue au Festival de Cannes s’annonçait événementielle ! Et elle le fut… Bien en place se devait d’être présente et son président, Raphaël Chantoiseau, a pu assister à la Masterclass dont la star était l’invité d’honneur. Une occasion unique pour lui de revenir sur son parcours, de défendre ses idées sur le cinéma, l’art et la création. Ce moment fut aussi propice à rêver, à ses côtés, en revoyant des images que tous les cinéphiles connaissent et qui ont bercé notre inconscient collectif.

Tom Cruise a démarré sa carrière alors qu’il n’avait même pas vingt ans. C’est dire combien il est un authentique enfant du cinéma. Il revendique d’ailleurs lui-même le fait de ne pas avoir été dans une école ou suivi de formation spécialisée : c’est au contact des autres et sur les plateaux qu’il a appris, progressivement, le métier, de manière instinctive pour ainsi dire. Il se définit comme un amoureux du cinéma et un passionné du grand écran : on ne risque pas de le voir dans une série en streaming tant l’acteur est attaché à cette notion de cinéma comme spectacle populaire rassemblant des foules pour un moment d’évasion et de rêve XXL.

La carrière de Tom Cruise impressionne tant elle a été jalonnée de succès et de film à l’esthétique remarquable à l’instar de La Couleur de l’argent (1986) par Martin Scorcese, Eyes Wide Shut (1998) de Stanley Kubrick ou bien encore le sulfureux et ensorcelant Entretien avec un vampire (1994) de Neil Jordan. Et qui n’a pas tremblé d’émotion et de suspense à la découverte de La Firme (1993) par Sydney Pollack. Tom Cruise aime se métamorphoser et surprendre. Il vibre en relevant toujours de nouveaux défis, se déclarant toujours proche des techniciens et des équipes pour aller collectivement plus loin, avec un esprit positif et aventurier dans lequel on reconnaît bien la quintessence de l’Amérique. Une merveilleuse vidéo a présenté des extraits de la carrière de Tom Cruise, sans toutefois que Nicole Kidman ou Brad Pitt n’apparaissent dans la sélection, ce qui est regrettable.

L’acteur a insisté sur le fait qu’il réalisait ses cascades lui-même. Tom Cruise est un amoureux de l’action et du mouvement. Fédérer des énergies, se les approprier pour mieux les rendre à l’écran : telle est l’alchimie qu’il convient de trouver et d’intensifier toujours, film après film. La star a un charisme très particulier, que l’on a pu ressentir dès son arrivée sur scène. Autour de lui, les planètes s’alignent, d’une certaine façon. A l’écoute des autres, intéressé par les questions, il n’en reste pas moins concentré et dans son univers. Face à lui, se produit le phénomène de l’aura, dans lequel le philosophe allemand Walter Benjamin voyait l’expression d’un lointain, aussi proche soit-il.

Tom Cruise a clamé son amour pour les avant-premières, en présence du public ! En ce sens, il admire beaucoup le Festival de Cannes, source d’inspiration pour lui. Il a confessé aimer se rendre à des projections de film, de manière anonyme, pour sentir les réactions du public et vivre cette grande communion qu’est pour lui le cinéma. Cette symbiose a bel et bien été l’apanage de cette rencontre exceptionnelle à Cannes, qui résume à elle seule le caractère grandiose de cette édition 2022. Rappelons aussi que l’acteur a présenté en avant-première à Cannes Top Gun : Maverick. Trente-six ans après le mythique Top Gun qui a marqué des générations, la magie est toujours là !

La rédaction de Bien en place

Belmondo dans le ciel de Cannes grâce à la mairie cannoise et à Paris Match

75 ans de Palmes et d’émotions, cela se fête ! Et en compagnie de Jean-Paul Belmondo, cela se célèbre, même ! Bien en place a été très heureuse d’assister, ce mercredi 18 mai 2022, à la révélation de la photographie géante, mise à l’honneur, avec le concours de Paris Match, à la mairie de Cannes. Il s’agit rien moins que de la 19e édition de « Cannes fait le mur », manifestation organisée par la mairie et dont le célèbre magazine du choc des images et des mots est le partenaire. Marc Brincourt, rédacteur en chef photographie de Paris Match jusqu’en 2017 et passionné d’images devant l’éternel, a su rendre un hommage très touchant à Jean-Paul Belmondo et aux nombreux et nombreuses photographes qui ont su le magnifier au fil du temps. Sur le cliché sélectionné, Jean-Paul Belmondo, bien connu pour ses scènes d’actions légendaires, prend de la hauteur pour mieux admirer la Croisette, tout en la prenant aussi, avec humour, un peu de haut : « Cannes, rien à cirer », tel fût le thème du reportage comme Marc Brincourt l’a rappelé. A l’heure où la disparition de l’acteur est encore dans toutes les mémoires, voir Belmondo au sommet du ciel cannois est source d’une émotion réelle. Cette photographie a résolument quelque chose de cette « aura » dont parle Walter Benjamin, ce sentiment d’unicité lié à un moment, qui brillera pour toujours.

Toujours très engagé dans la culture et la promotion artistique, le maire de Cannes, David Lisnard, est aussi intervenu, rappelant combien tout projet de cette ampleur et dans la durée reste avant tout un travail d’équipe et de conviction. Le journaliste et écrivain Patrick Mahé a aussi honoré cette manifestation qui accompagne sublimement nos rêves, le temps d’un festival. Merci en tout cas de faire ainsi briller, dans le firmament cannois, cette star mythique française qui doit sûrement penser combien tout ça a de la gueule et fière allure !

La rédaction de Bien en place.

Vous n’y couperez pas ! Bien en place aime le nouveau film de Michel Hazanavicius

Le pari s’avérait pour le moins risqué : un film de zombies en ouverture du Festival de Cannes ! En 2019 déjà, avec The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, c’est avec une armée de revenants, en quête d’un verre de Chardonnay ou d’une connexion Wifi, qu’avait démarré l’édition cannoise; choix pour le moins contesté et qui reçut un accueil en demi-teinte. Les qualités de ce long-métrage, mises en exergue par Esther Heboyan, membre de Bien en place, sur le Club de Mediapart (https://blogs.mediapart.fr/esther-heboyan/blog/300519/dead-dont-die-de-jim-jarmusch-balade-en-zombie-land) semblaient pourtant indéniables, en particulier le retour à des traits stylistiques propres aux premiers films du réalisateur américain tandis que le casting demeurait à couper le souffle : Adam Driver, Bill Murray, Chloë Sevigny, Tilda Swinton… Souhaitant peut-être rompre avec la malédiction – et en soif d’un opus ravageur à tous points de vue – les organisateurs du Festival n’ont pas hésité à récidiver en programmant Coupez !, la nouvelle comédie de Michel Hazanavicius, un habitué des récits débridés à l’humour décalé.

On se demandait, non sans une certaine appréhension à la vue de l’affiche flashy éclaboussante de faux sang, ce que le pari allait donner. Disons-le sans détour : ce film jubilatoire est une grande réussite pour le réalisateur français. On peut même y voir un hommage inattendu au cinéma et à la fabrique de l’œuvre ; hommage, certes, bien différent de celui de François Truffaut avec La nuit américaine (1973) mais pas moins touchant et authentique à sa façon. Cette déclaration d’amour à l’esprit d’équipe et au cinéma a placé Coupez ! dans le prolongement parfait d’une cérémonie d’ouverture, elle-même consacrée à un éloge vibrant au septième art ; à toutes celles et tous ceux qui s’acharnent, coûte que coûte, à écrire, produire, tourner des fictions audiovisuelles. Il faut alors être prêt à surmonter bien des difficultés… comme celles que va devoir affronter l’équipe de tournage que filme Michel Hazavanicius. Le réalisateur a choisi pour double imaginaire Romain Duris, qui incarne Rémi, un metteur en scène survolté et hystérique en apparence mais qui, en réalité, sait mener sa barque du mieux qu’il peut, ce qui sera révélé par la suite, dans une série rebondissements jouissifs tant il est vrai que Coupez !, contrairement à son titre, va crescendo jusqu’à sa sublime fin ! Un film à couper le souffle, en quelque sorte…

Coupez ! ©prod

On revient pourtant de loin ! Coupez ! semble patiner à son démarrage, dévoilant au spectateur les coulisses d’un film de zombies en plein tournage dans un centre commercial désaffecté. La réalité y dépasse bientôt la fiction lorsque l’équipe du film tombe victime de la malédiction des lieux : devenant zombies et se contaminant tour à tour, ils enchaînent les situations absurdes, au travers d’un plan séquence aux maladresses permanentes. Cadrage bancal, mouvement de caméra bloqué de manière absurde, répliques poussives, jeu d’acteur caricatural ne pouvant susciter l’adhésion : le spectateur se demande légitimement dans quelle galère il s’est embarqué ! Et pourtant ! On aurait tort de se décourager et mieux vaut rester accroché à son siège : Michel Hazavanicius a, comme on le dit en persan, « un bol dans son bol ». La deuxième partie retrace en effet comment, quelques mois plus tôt, le projet de ce film a fini par s’imposer, suite à l’insistance d’une productrice japonaise chevronnée et déterminée à faire un projet rapide et pas cher. Défi de taille : tous les personnages joués par des occidentaux seront affublés de prénoms japonais et surtout le film devra être tourné en direct, sans reprise ou coupure possible ! On en vient dès lors à mieux comprendre de ce que l’on a pu voir, de manière naïve, à l’incipit du film. Mais c’est surtout la toute dernière partie, véritable bouquet final d’un feu d’artifices inspiré, qui bluffe totalement : Michel Hazavanicius y dévoile en effet le making-of du film et toutes les difficultés que les assistants, techniciens, acteurs, bruiteurs, producteurs ont dû surmonter au fur et à mesure pour parvenir à conduire l’aventure à son terme. Mise en abyme du métier du cinéaste, transmission de flambeau d’un père à sa fille – qui a la responsabilité du dernier plan, Coupez !, sous ses apparences de film B limité aux registres du gore et de l’humour, est en vérité une grande œuvre. Cannes 2022 ne pouvait rêver d’un meilleur lancement.

La rédaction de Bien en place.

Bien en place à la Cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2022

Françoise Nyssen et Raphaël Chantoiseau, président de Bien en place, lors de la Cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2022

Mardi 17 mai 2022 a eu lieu la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2022. Cette 75e édition est un événement, aussi bien en place… se devait d’être bien en place, plus que jamais. Virginie Efira a su conduire, à la perfection, le déroulé de ce moment intense et touchant. A travers un décor aux effets spéciaux numériques très réussis, Cannes s’est mise en abyme : des images de la ville, aux couleurs du cinéma, constituant une jolie toile de fond pour rendre hommage au septième art et à l’histoire, si riche et singulière, du festival.

Bien installée depuis les balcons, Bien en place a pu profiter pleinement de l’entrée en scène du jury d’exception de cette édition : Rebecca Hill, Deepika Padukone, Noomi Rapace, Jasmine Trinca, Asghar Farhadi, Ladj Ly, Jeff Nichols, Joachim Trier et bien sûr Vincent Lindon, président du jury. Son discours très engagé et remarquablement bien écrit a marqué les esprits : c’est non sur un prompteur mais sur sa feuille de papier manuscrite qu’il a tenu à le lire, rappelant la nécessité pour le cinéma d’être pleinement partie prenante du monde périlleux dans lequel nous vivons, aujourd’hui plus encore qu’hier. De ce point de vue là également, l’intervention du président ukrainien Volodymyr Zelensky, a été particulièrement émouvante. L’hommage rendu à l’acteur Forest Whitaker s’inscrit aussi dans une volonté de marquer les esprits à travers la mise à l’honneur d’un acteur d’exception aux combats multiples.

Dans les couloirs et les coulisses du Palais du Festival et du Grand théâtre des Lumières, Bien en place a pu retrouver des amis chers et dialoguer avec ces artistes que nous aimons tant et sans lesquels la vie serait moins belle.

Marc et Valérie Ivasilevitch, Raphael Chantoiseau, président de Bien en place, lors de la Cérémonie d’ouverture, Festival de Cannes 2022

Cette belle soirée, dans le contexte particulier de 2022, a donc été un moment fort de retrouvailles, de rencontres et surtout un événement essentiel pour rappeler combien nous avons besoin du cinéma pour donner vie et forme à nos idées, pour exprimer notre soif de liberté et de partage et pour être bien en place dans le monde d’aujourd’hui.

La rédaction de bien en place.

Cannes 2021 : retour sur nos films préférés

Jean-Baptiste Chantoiseau, Spike Lee, président du jury du Festival de Cannes 2021, Raphaël Chantoiseau – Photo Samina Seyed

A l’heure où le Festival de Cannes 2022 approche à grands pas, l’équipe de Bien en place a souhaité revenir, en images et en vidéos, sur l’édition de l’an passé. En effet, le Festival de Cannes 2021 a été exceptionnel à bien des points de vue : Palme d’or remise à une femme réalisatrice, présence de Mylène Farmer dans le jury, rencontres inoubliables et inattendues. Ce Festival fut un grand cru et la magie de Cannes, dont parle si bien Thierry Frémaux dans son livre Sélection officielle (publié chez Bernard Grasset, 2017), a opéré à plein. Nul doute qu’il en sera de même en 2022 !

La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov

Coup de cœur absolu de Bien en place, La Fièvre de Petrov offre un univers et une esthétique comme seuls les grands réalisateurs russes – à l’instar de Tarkovski – savent en imaginer. La journée que traverse, telle une épopée interminable, Petrov, un dessinateur de bande dessinées en prise à une étrange maladie qui brouille ses perceptions, est symbolique de toute une époque. Certaines scènes – massacres de civils, fées inquiétantes dans une école… – relèvent-elles du réel ou de sa pure imagination ? Ce film, à la symbolique puissante, nous a entraînés dans un voyage puissant au bout de la nuit étoilée du septième art.

Memoria d’Apichatpong Weerasethakul

Raphaël Chantoiseau, Tilda Swinton, Jean-Baptiste Chantoiseau, Sandro Kopp – Festival de Cannes 2021 – Photo Samina Seyed

Un OVNI que ce film inattendu, tant sur le fond que sur la forme, par le célèbre et déjà récompensé Apichatpong Weerasethakul… et qui a, à nouveau, reçu un prix, bien mérité, lors du Festival de Cannes 2021. Une immense joie que de retrouver notre très chère Tilda Swinton dans cette quête initiatique et existentielle où son personnage – Jessica, cultivatrice d’orchidées – se retrouve exposée dans des espaces visuels et sonores captivants, dignes de l’Image-Temps de Gilles Deleuze. Un long-métrage hypnotique à tous points de vue.

Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi

Prendre l’écriture en cours de marche et déjà lancée, n’est-ce pas le rêve inconscient de tout scénariste, en herbe ou confirmé ? Ce road movie fascinant est assurément un morceau magistral de cinéma, adapté d’une nouvelle de Murakami. Les histoires ici se racontent, circulent et se déforment, à plus ou moins grande allure, entraînant le spectateur dans un récit cinématographique captivant du début à la fin, malgré la durée assez longue du film.

Le genou d’Ahed de Nadav Lapid

Raphael Chantoiseau, Avshalom Pollak, Nur Fibak, Jean-Baptiste Chantoiseau et Samina Seyed. Festival de Cannes 2022. Cérémonie de clôture

Voilà un film coup de point comme on les aime ! Nadav Lapid démarre avec une séquence où nous suivons une moto lancée à vive allure. Le premier mouvement de caméra tranche par son originalité en proposant un panoramique vertigineux. Le rythme est lancé ! Car le monde dans lequel nous vivons est violent et déstabilisant, tout particulièrement pour le héros, un cinéaste israélien qui accepte de présenter son film dans un village perdu dans le désert. Avec un humour parfois ravageur et une mise en scène redoutable et efficace, Nadav Lapid réussit son autoportrait, qui fait aussi office de miroir de notre époque.

Titane de Julia Ducournau

Une Palme d’or réjouissante et audacieuse : ainsi pourrait se résumer le Festival de Cannes 2021. En récompensant ce film hautement transgressif, réalisé par une femme, Julia Ducournau, le jury a souhaité rendre hommage à un univers hors normes, porté par une héroïne marginale, à l’identité incertaine et au corps hybride, entre machine et humain. Une fable dérangeante servie par une esthétique redoutablement maîtrisée. On a déjà hâte de découvrir jusqu’où cette réalisatrice ira pour la suite.

Un héros d’Asghar Farhadi

Jean-Baptiste Chantoiseau, Asghar Farhadi, Raphaël Chantoiseau au Festival de Cannes 2021 – Photo Samina Seyed

A travers le calvaire que va être amené à connaître son héros – ou anti-héros ? – Asghar Farhadi propose une parabole de la société iranienne – et plus généralement de nos sociétés où le mensonge entraîne le mensonge et où les réseaux sociaux décuplent les phénomènes avec une violence vertigineuse. Des acteurs à la mise en scène, ce film entraîne le spectateur dans un cercle infernal captivant.

Jean-Baptiste Chantoiseau, Amir Jadidi, Raphaël Chantoiseau – Festival de Cannes 2021 – Photo Samina Seyed

Hytti N°6 (Compartiment n°6) de Juho Kuosmamen

Dans un train en Russie, toutes sortes de rencontres peuvent se produire, heureuses ou malheureuses et elles sont toujours susceptibles de s’inverser. La traversée du pays de la jeune étudiante finlandaise de ce film s’avère une authentique éducation sentimentale, tout en images et en son, d’une très grande poésie. Un prix bien mérité pour Juho Kuosmamen et un très bel aller sans retour pour le ravissement du spectateur !

Bergman’s Island de Mia Hansen-Love

Jean-Baptiste et Raphaël Chantoiseau, Vicki Krieps et Tim Roth lors de l’afterparty de « Bergman’s Island » sur la Croisette, Festival de Cannes 2021

Les amoureux de Bergman que nous sommes se sont laissés embarqués sur cette île, où le prodigue du septième art a brillamment sévi pendant tant de décennies. Quelle meilleure terre rêver pour une retraite d’écriture et un retour de l’inspiration ? Mais après avoir découvert les lieux touristiques et mythiques liés à Bergman, il est bon aussi de perdre ses repères et ce sont tous ces moments où le film bascule vers d’autres dimensions – fantastiques et inattendues – qui nous ont particulièrement séduits !

Annette de Léos Carax

Annette de Léos Carax est une œuvre opératique magistrale, où l’on sent combien le réalisateur s’est investi et a donné de lui-même. Des images à couper le souffle dépeignent l’ascension d’une jeune héroïne, Annette, à la voix en or, mais qui n’est qu’une marionnette entre les mains d’un père, peut-être mal ou du moins maladroitement intentionné… Ce très grand film, touchant et sublime, méritait amplement le prix qui lui a été décerné.

Les Intranquilles de Joachim Lafosse

Last but not least Joachim Lafosse bouleverse avec ce dernier coup de cœur de Bien en place. Le spectateur vibre en partageant le quotidien mouvementé de cette famille, dont le père est sous l’emprise d’une émotivité et d’impulsions incontrôlables, malgré tous ses efforts et l’amour des siens. Les interprètes, tous magnifiques, servent ce scénario habillement construit, qui donne vie à un récit audiovisuel touchant.

Et rappelons que nous avions consacré un article à Tre Piani de Nanni Moretti, notre palme de l’émotion 2021.

Ces films nous ont tant fait rêver et nous donnent des envies de festival ! Par avance, très bon Cannes 2022 !

Raphaël et Jean-Baptiste Chantoiseau, Festival de Cannes 2021 – Photo Samina Seyed

La rédaction de Bien en place

Coup de cœur pour « Voyage en Iran » de Nedim Gürsel

Afin de fêter le partenariat avec l’association d’artistes iraniens Aïa et pour préparer les lectures de l’été, Bien en place met à l’honneur un livre sorti en début d’année, « Voyage en Iran » de Nedim Gürsel, dont Esther Heboyan, membre de l’association, a traduit des textes par le passé. Il s’agit d’un magnifique récit de voyage, à travers villes et littérature, tout en mêlant des réflexions sur la société iranienne. A découvrir sans tarder.

Communiqué de presse d’Actes Sud :

Ce récit est une traversée des paysages iraniens, de Chirāz à Meched,
d’Ispahan à Persépolis et Téhéran en passant par le golfe Persique. Et
bien que ce long voyage soit centré sur les capitales et les lieux saints,
les souvenirs de l’auteur infléchissent parfois ce livre vers une partition
d’influences, de miroirs culturels et politiques en échos à ceux de son pays,
la Turquie. Ainsi, et au-delà d’un portrait géographique et humain de
l’Iran, l’essentiel des références de Nedim Gürsel est avant tout littéraire.
Beaucoup de poésie jalonne ses chemins – la beauté engagée de celle de
Forough Farrokhzad le touche profondément, celle des grands classiques
comme Omar Khayyām aussi, sans compter la prose mélancolique
de Sādegh Hedāyat qui tient une place de choix dans cette ample
cosmogonie esthétique. D’hôtels en cafés, de splendeurs architecturales
en bibliothèques remarquables, Nedim Gürsel devenu écrivain des lieux
se laisse éblouir puis atteint finalement la région désolée du Khorassan
où il conte à son lecteur, envoûtante, la légende chiite de l’imam caché.
Ultime façon se dit-on de rêver, peut-être encore, d’une autre spiritualité,
loin de celles ayant cours aujourd’hui en Iran comme en Turquie.

Nedim Gürsel est né en 1951 dans le sud-est de
la Turquie, il y passe toute son enfance et, après le
baccalauréat, part faire des études littéraires à Paris
achevées par une thèse de doctorat en littérature
comparée sous la direction d’Étiemble. Directeur
de recherches au CNRS, chargé de cours à l’École
des langues orientales, il vit à Paris mais séjourne
régulièrement à Istanbul