Auteur : bienenplace

Docteur en études cinématographiques et enseignant à Paris 3 ; écrivain ; éditeur au musée Rodin

Abnousse Shalmani, Femme d’influence culturelle 2022

Bien en place est très heureuse et fière de relayer ce très beau prix remis à notre chère Abnousse Shalmani : « Femme d’influence culturelle 2022 ». Ecrivain qui nous a tant ému et fait réfléchir dans ses romans comme dans ses essais, Abnousse Shalmani trempe sa plume engagée dans une encre sans compromission et exigeante. Elle est en outre devenue une journaliste de conviction sur LCI, dont la clarté des analyses et les combats fasse aux mensonges, intégrismes et idées reçues ou faciles force notre respect. Son intégration au Cercle des femmes d’influence est un immense motif de satisfaction dans un contexte, qui plus est, marqué par la lutte des femmes et du peuple iranien. Bravo chère Abnousse pour cette belle récompense qui donne de l’espoir.

La rédaction de Bien en place.

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« Femme, Vie, Liberté » DE VANECHA ROUDBARAKI et AIA ‘L’ASSOCIATION IRANIAN ARTISTS’ À LA MADELEINE, PAR BIEN EN PLACE

Bien en place vous invite à découvrir l’exposition de Vanecha Roudbaraki les 8 et 9 octobre à l’église de la Madeleine, salles royales du Soubassement : « Femme, Vie, Liberté ». L’artiste exposera une série d’ œuvres inspirées des victimes de combat pour la liberté en Iran. Elle sera présente le dimanche 9 octobre à partir de 14h.

Par ailleurs, l’exposition du salon Coquelicot, 2ᵉ édition du 10 au 16 octobre, dans le même lieu, salles royales de la Madeleine Paris 8, proposera œuvres physiques et NFT sur le même thème : « femme, vie, liberté ». Vernissage mardi 11 octobre de 18h /21h. A très bientôt autour des femmes, de la vie et de la liberté !

L’équipe de Bien en place #bienenplace #woman_life_freedom #mahsa_amini #زن_زندگی_آزادی #FemmeVieLiberté #MahsaAmini #vanecha_roudbaraki #artnews #artexhibition #France🇫🇷 #exhibition #jeanbaptiste_chantoisea #artcurator #conservateursdupatrimoine #jeanbaptistechantoiseau #raphaelrazaghi #maziarrazaghi #RJBfilm #Laliberté #freedom

Bien en place en 2022 s’associe avec AIA – Association Iranian Artists – qui a pour but « un échange culturel et soutien entre les artistes et intellectuels iraniens, d’origine iranienne et tous ceux qui s’intéressent à la culture iranienne à travers le monde ».

10 au 16 octobre : Exposition La Coexistence

La Coexistence peut être simple ou difficile en fonction des êtres, écosystèmes et espèces avec lesquels nous devons partager notre planète.

Dans cette exposition, les artistes veulent montrer combien l’homme, au sommet de cette pyramide, joue un rôle principal et essentiel pour mieux orienter et inspirer le monde, à travers ses créations et son affirmation d’un principe dont dépend notre futur : la tolérance.

Sortie événement des « NUITS DE MASHHAD » d’Ali Abbasi avec Zar Amir Ebrahimi

Ce mercredi 13 juillet 2022 – date qui porte chance ! – est sorti sur les écrans le troisième film du réalisateur iranien Ali Abbasi : Les Nuits de Mashhad (Holy Spider). Il avait été présenté au Festival de Cannes 2022 avec le bonheur que l’on sait, son actrice principale, notre étincelante amie Zar Amir Ebrahimi, recevant le Prix d’interprétation féminine pour sa performance dans le rôle de la journaliste Rahimi, sur les traces d’un sérial killer fanatique prétendant œuvre divine en assassinant les prostituées qui, à la tombée de la nuit, investissent certains trottoirs de Mashhad, ville davantage connue pour être le centre religieux du pays. En mai dernier, quel honneur ce fut, pour Bien en place, que de faire la montée des marches de l’avant-première aux côtés de l’équipe de ce film qui demeure comme l’un des plus importants du Festival de Cannes 2022.

Ali Abbasi, qui nous avait intrigués et éblouis en 2018 avec Border (Prix « Un certain regard »), œuvre transgressive à la singularité frappante, confirme son immense talent dans cette fiction courageuse et engagée. Dès la première séquence, de manière violente et prenante, le spectateur est plongé dans la vie d’une prostituée installée de Mashhad : violence du quotidien, mépris et hypocrisie des hommes, figure battue, déformée et angoissée de la femme… En quelques traits synthétiques, le réalisateur brosse le tableau d’un pays en crise, rongé par le poids des interdits et du silence qui rendent d’autant plus irrépressible l’expression du désir, réduit ici à l’assouvissement d’un besoin aussi brutal qu’inavouable.

Quel honneur, pour Bien en place, que d’avoir fait la montée des marches de « Holy Spider » 

Avec Les Nuits de Mashhad, Ali Abassi s’attaque donc à un sujet tabou sous la forme d’un thriller : la recherche effrénée d’un sérial killer voulant tuer toutes les femmes vivant dans le péché selon les règles islamiques. La course contre la montre et la chasse à l’homme constituent les lignes de force du genre. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce film, tourné en Jordanie tant le scénario était inacceptable pour les autorités iraniennes, offre avant tout des portraits très poignants de ces femmes courageuses, s’effaçant ou tenant tête à leur agresseur, avec bravoure. Les corps de ces femmes martyrisées deviennent, dès lors, symboliques des violences subies par les femmes plus généralement, victimes de la dictature islamique. Mais ce long-métrage dénonce aussi la complaisance et même la complicité d’une partie de la société qui approuve, sans hésiter à le clamer haut et fort, le courage de ce justicier, porté, pour certains, à la hauteur d’un authentique martyr. La dernière séquence est à ce titre admirable et à couper le souffle tant elle laisse planer les dangers du fanatisme dans un monde futur aux contours incertains.

« Les Nuits de Mashhad », aux côtés de l’équipe de ce film qui est l’un des plus importants du Festival de Cannes 2022.
With Ali Abbasi

Au cœur du film et de l’enquête, l’actrice Zar Amir Ebrahimi, qui elle-même a dû fuir l’Iran, étincelle et bouleverse par son charisme, son implication et sa capacité à émouvoir le spectateur, sur un sujet aussi vital pour la lutte en faveur de la liberté et des droits humains. Le personnage qu’elle incarne – tout comme elle – n’a pas froid aux yeux et n’hésite pas à combattre les limites de l’impossible pour que justice soit faite. Son prix d’interprétation féminine, amplement mérité, a eu une résonance particulière à la lumière de son parcours : la soir de la cérémonie fut très chargé en émotion tant on sentait combien cette récompense revêtait un caractère fort et symbolique pour Zar et bien des femmes dans le monde. Un immense bravo et longue vie à ce film.


Joie et fierté d’être si proches de @zaramirebrahimi lors de la Cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2022

Joie et fierté d’être si proches de @zaramirebrahimi lors de la Cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2022

Nous avons été très heureux de fêter, à Paris, la grande victoire de Zar en compagnie de l’artiste et dessinateur Jul, d’Audrey Azoulay, directrice générale de l’Unesco, Bruno Patino, président d’Arte, Caroline Fourest, journaliste et réalisatrice, et d’une pléiade d’ami et amies qui ont rendu la soirée inoubliable.

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La rédaction de Bien en place.

Sortie en salle dans toute la France du film Les Nuits de Mashhad

Elvis de Baz Luhrmann, Long Live the King & Austin Butler !

Évidemment, ce biopic sur le King du Rock ‘n’ Roll (magistralement interprété par Austin Butler) ne plaira pas à tout le monde. Trop déjanté, diront les uns. Trop long, diront les autres. Pas toujours véridique, ajouteront les détracteurs de Baz Luhrmann. Elvis, à quoi bon ? s’interrogeront les contempteurs d’Elvis.

Mais Elvis de Baz Luhrmann, peut aussi enchanter le public, qu’il fût fan du King ou non.

Parce que la musique fait virevolter le film, fait chavirer les images. Les plans se succèdent à coups de happening rythmé. Gospel, blues, rock vous empoignent et vous emportent. Une congrégation pentecôtiste, Sister Rosetta Tharpe, Little Richard, B.B. King qui cause sur Beale Street …Le cinéaste australien s’est beaucoup documenté sur l’histoire du Sud profond et sur le parcours d’Elvis Aaron Presley né dans une petite ville du Mississippi qui, se rêvant chanteur à Memphis où il travaille comme camionneur, surprendra le bonimenteur de fête foraine Tom Parker (Tom Hanks défiguré pour jouer le méchant) avant de surprendre l’Amérique. Le reste est légende – voix sensuelle, déhanchement impudique, sourire en coin, des millions de disques vendus à travers le monde, mariage et séparation avec Priscilla (Olivia DeJonge), Graceland en son décor fabuleux, Las Vegas et le King sur son déclin.

La fin, contée par le truculent Parker, est dans le commencement. Le déroulement de l’histoire n’en sera que plus tragique. De ce procédé inhérent à la tragédie grecque et déjà à l’œuvre dans son ambitieux Gatsby le Magnifique (2013), Baz Luhrmann fait un usage impétueux, endiablé, exalté. La fiction est tellement saturée d’informations qu’elle dépasse le documentaire Jerry Lee Lewis : Trouble in Mind (aussi présenté à Cannes) que consacre Ethan Coen à l’autre icône américaine du rock. Transitions abruptes, ellipses narratives, multitude de personnages, divisions de l’écran pour traduire la simultanéité ou la successivité, feu d’artifice de couleurs, kaléidoscope visuel, déchainement sonore. Luhrmann relate le destin d’Elvis en accéléré. On ne saisit pas tout, mais peu importe. On s’interroge sur l’utilité de telle ou telle scène, mais peu importe.

L’essentiel est dans la fougue et la voix d’Elvis. Et en cela le choix d’Austin Butler fut parfait. Voici un acteur qui, par-delà l’artifice du maquillage et l’outrance des costumes, se révèle être d’abord le bel Elvis, adulé par les jeunes filles niaises ou pas, critiqué par l’Amérique blanche et bien-pensante des années 1950, pour ensuite se transformer en un Elvis difforme, disgracieux qui mourra d’épuisement à 42 ans. Outre la gestuelle sur scène et l’accent du Sud, la prouesse d’Austin Butler réside aussi dans sa voix, tantôt langoureuse tantôt surexcitée. L’acteur chante les chansons du King. C’est à s’y méprendre. Le résultat de deux années de travail, explique Butler. C’est bien Austin qui chante, précise le réalisateur.

À Cannes, à la sortie de la conférence de presse, Austin Butler, accompagné de Baz Luhrmann, se prête au jeu des selfies et des autographes. Avec modestie, avec le sourire. Pour l’heure, il n’a pas pris la grosse tête. Tassée derrière le cordon de sécurité, la foule le réclame, l’idolâtre. Les jeunes filles ne peuvent  avoir connu Elvis. Elles n’ont d’yeux que pour Austin. Long live Austin ! On ne voudrait pas que malheur lui échoie. Il a l’air si beau et si frêle dans son costume deux-pièces et sa chemise entrouverte. Et cette coiffure rétro légèrement bombée au-dessus du front, d’une étincelante dorure. 1956 : Chuck Berry, en quête de rhythm and blues, chantait Roll Over, Beethoven. 2022 : Austin Butler entre Cannes et Los Angeles : Roll Over, Brad Pitt & Leonardo Di Caprio.

Lorsqu’Austin Butler passe devant moi, je me hâte de le féliciter pour son interprétation. Il s’arrête quelques instants sur les marches qui le conduiront à l’ascenseur réservé aux  V.I.P. Butler semble sincèrement ému par tant de sollicitude. Il répond simplement : « Thank you. Thank you. » Butler a déjà joué dans Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino. Et il a déjà une longue carrière à la télévision. Mais Elvis de Baz Luhrmann, c’est peut-être le rôle de sa vie qui lui rapportera peut-être un Oscar. Quoiqu’en disent les critiques déçus par le film de Baz Luhrmann (Libération à la sortie du film en France le 22 juin, The Guardian après la projection au Festival de Cannes), une étoile est née.

Esther Heboyan, 2022

http://eurojournalist.eu/plein-ecran-le-festival-de-cannes-est-termine/?fbclid=IwAR1ugpcTdzf-bkmeoJdyZVrVFD_dOpD8cHg90-1YGJNYTFJUm_D1ylfZpH8

CLOSE de Lukas Dhont, Palme de cœur de Bien en place

Raphaël Chantoiseau, Lukas Dhont et Jean-Baptiste Chantoiseau au Festival de Cannes, bien en place more than ever

Lukas Dhont est un jeune réalisateur et scénariste belge, dont on avait adoré le premier film, Girl (2018) ; une œuvre vibrante, transgressive et sans concession qui retrace la vie d’une jeune danseuse transsexuelle s’imposant une discipline de fer pour exceller dans son art et maîtriser son corps à la perfection. S’impatientant de la lenteur de sa transition d’homme en femme, lassée des moqueries et désespérée de la douleur d’amours chaotiques, elle en vient à s’automutiler dans une scène à la puissance inoubliable. D’une manière juste et implacable, Lukas Dhont a su faire partager le quotidien d’un personnage hors norme avec beaucoup de délicatesse, au point que le spectateur finit par se sentir proche d’elle/de lui. Après cette réussite qui lui valut de recevoir la Caméra d’or au Festival de Cannes 2018 et la Queer Palm, c’est avant une grande impatience qu’était attendu son deuxième long-métrage, Close, sélectionné pour la compétition de 2022.

Close raconte l’histoire d’une complicité sentimentale, amicale et amoureuse entre deux jeunes garçons, Léo (Eden Dambrine) et Rémi (Gustav De Waele). Toute la première partie du film véhicule une impression de douceur et de bienveillance, aussi bien dans les relations entre parents et enfants, entre les enfants eux-mêmes mais aussi entre l’homme et la nature, plus généralement, avec des plans dont la beauté et la sérénité tranchent avec bien des films de notre temps, parcourus de drames et de tensions laissant peu de place à la lumière. Déjà le sculpteur Auguste Rodin (1840-1917) affirmait, à son époque, qu’on ne prenait plus le temps de regarder les arbres, le vent vibrer sur les branches ou encore d’admirer les ombres que le soleil dessine dans des paysages qui nous sont devenus trop familiers. D’où la nécessité, selon lui, d’une école du regard.

Cette sensibilité et cette éducation de l’œil semblent consubstantielles à Lukas Dhont et à son film. Prendre le temps de s’arrêter, de souffler, d’observer les champs ; de travailler de manière familiale, avec des gestes simples se mêlant dans une même chaîne… Apprendre à voir, de nouveau, sans grand fracas ni besoin de spectaculaire… pour privilégier la matière même de nos existences, faites de détails, d’échanges de regards, de petits rien… à partir desquels se nouent parfois les vrais drames de la vie. Ce sont les tourments intérieurs, ceux qu’on peine à exprimer, à comprendre, à dévoiler qui intéressent Lukas Dhont, tant ce sont eux qui remuent l’âme de fond en comble.

En effet, ce film parle, de manière subtile et sans dramatisation outrancière, des blessures profondes que ressent certainement tout jeune garçon se sentant différent des autres sans trop savoir quoi faire de ce désir ni comment assumer les insinuations, les phrases ou remarques des camarades, même quand elle semblent, en apparence, pas si méchantes que cela. Plus radicalement encore, à l’heure où l’identité se constitue et se cherche, cette différence vient intensifier les questions propres à toute jeunesse; âge d’or de la vie pour certains et paradis vert des amours enfantines, comme l’esthétique du film l’évoque à bien des moments, mais aussi terrain glissant, fait de lignes de failles dans lesquelles l’être, parfois, s’engouffre et disparaît. Le contraste entre les plans inspirant la plénitude, la communion avec l’espace et la réalité du drame irréparable qui survient constitue l’une des grandes lignes de force de ce long-métrage et nous rappelle combien le bonheur, aussi rayonnant soit-il, peut vite céder la place au désespoir. Cette dichotomie invite aussi à se méfier des apparences : derrière l’innocence des jours qui s’écoulent, se nouent, inexorablement, des drames invisibles et qui finissent toujours par éclater.

Close est un titre polysémique qui résume bien l’ambition du film. Aussi proche (« close ») d’un être soit-on, le connaît-on vraiment ? Surtout s’il vit, à bien des égards, replié sur lui-même (autre signification possible du mot). Être proche, à deux pas de l’autre, et pourtant rester enfermer en soi-même, dans ses doutes, ses rejets et sa mélancolie, sans dialogue possible. Toutes ces contradictions sont contenues dans le film et lui conférent une très grande puissance, d’autant plus que le cinéaste a su faire le pari de la simplicité et de l’élégance, surprenant d’autant plus son spectateur lorsque le drame survient – une disparition incompréhensible – et qu’il faudra affronter l’après-coup. Cette terrible perte, annoncée progressivement et dont on arrive pas à parler – tant on peine à y croire – devient un vide, un silence, qui résonne, ou plutôt qui hante les images jusqu’à l’achèvement très ouvert et sensible du film.

« Close » pourrait aussi décrire le doigté avec lequel Lukas Dhont conduit son film : libre et flottante dans les champs, la caméra est présente tout en parvenant à se faire complètement oublier; elle est proche des personnages tout en restant discrète, ne pénétrant, qu’à tâtons, le jardin intime des personnages tout en préservant leur part de mystère. Le titre signe ainsi un rapport au cinéma et un engagement humaniste : être au plus proche des êtres, y compris de ceux que la douleur a rendu inaccessibles.

Du rapport au corps, comme dans Girl, il y aurait beaucoup à dire. Lorsque Léo, niant son amour, en vient à nier son identité, son authenticité, c’est dans le sport qu’il se jette, à corps perdu. Optant pour aller à l’encontre de lui-même, il se refugie dans le hockey sur glace, où son corps ne cesse d’être heurté, bousculé, violenté ; symbole du combat qu’il s’impose à lui-même, de cette agonie (du grec agôn), dont il ne peut sortir vainqueur.

Tout sonne juste dans ce film où Lukas Dhont, comme il l’a déclaré à Cannes, a beaucoup donné de lui-même, comme si la vérité artistique se trouvait toujours au plus proche de soi-même, de ce que l’on est. C’est d’ailleurs en puisant au plus profond de son être que l’on est capable de toucher à quelque chose d’universel : combien de garçons et de filles aux amours contrariés, heurtés, violentés, parfois par eux-mêmes, ne se reconnaîtront-ils/elles pas devant ce film à la sensibilité exacerbée ? Dans Les feux de Saint-Elme, le résistant, homme de combat et galeriste Daniel Cordier raconte ainsi comment, toute sa vie, il a été traumatisé par le refus qu’il avait opposé à un garçon amoureux de lui – et dont il était lui-aussi amoureux en secret. Il explique comment cette décision, qu’il a regrettée toute sa vie, a pesé sur son destin, si fortement qu’il n’a pu écrire ce livre, aux airs de confession, que vers la fin de son existence. Nombreux sont les exemples de ces destinées précocement brisées. Ils et elles trouveront en Lukas Dhont un frère de sang et avant tout une âme sœur.

Jean-Baptiste Chantoiseau

Lukas Dhont avec son équipe lors de la première du film au Festival de Cannes 2022. L’une des plus belles standing-ovation de l’année.

L’équipe de Bien en place présente pour la montée des marches du film. Tous nos remerciements aux photographes Bohan Li et Gilles Kyriacos.

Arrivée de Lukas Dhont et de son équipe pour l’avant-première au Grand théâtre Lumière – Festival de Cannes 2022
Une longue standing-ovation pour « Close » de Lukas Dhont – Festival de Cannes 2022
Discours émouvant et sincère après une incroyable standing-ovation

Inoubliable Cérémonie de clôture avec un Grand Prix amplement mérité et attendu.

Un grand bonheur, ce soir-là, d’avoir été au plus proche de la scène pour partager leur bonheur.

Photos : Jean-Baptiste Chantoiseau (à gauche) et Dominique Maurel (à droite).

Cannes 2022 : coup de cœur pour « Boy From Heaven » de Tarik Saleh

Parmi l’excellente sélection du Festival de Cannes 2022, qui ne pouvait mieux démarrer, Bien en place, a eu un coup de cœur pour le film égyptien Boy From Heaven du réalisateur suédois-égyptien Tarik Saleh, auteur du célèbre film noir Le Caire confidentiel (2017), déjà un grand succès public et critique. Tant sur le fond que sur la forme, Boy From Heaven s’avère d’une grande beauté par son écriture et le sens du cadrage et de la mise en scène cinématographique, poétique jusque dans le détail. En témoigne une scène importante du début, lorsque le jeune Adam (Tawfeek Barhom), qui vit modestement avec son père et ses frères dans un village de pêcheurs, apprend par l’imam local qu’il a été choisi pour rejoindre la prestigieuse université Al-Azhar au Caire, qui forme l’élite des musulmans sunnites. Le jeune homme, abasourdi par cette lettre, n’ose pas se réjouir tandis qu’à l’arrière-plan une porte ouverte indique discrètement qu’un seuil ne va pas tarder à être franchi. Ce sont lors de telles scènes, visuellement très fortes, que la magie du cinéma s’impose et se savoure. « Contrôler la précision. Être moi-même un instrument de précision » : cet impératif que Robert Bresson se donnait à lui-même, Tarik Saleh l’applique à la perfection. Filmant l’intérieur de l’université Al-Azhar, centre à l’intérieur du centre qu’est le Caire, il multiplie les jeux formels : au cercle des lumières répond ainsi le cercle des initiés réunis en prière ou en conciliabule ; de même, Bien en place a-t-elle été sensible au traitement du son, lorsque, par exemple, une cigarette crépite dans la nuit sombre du Caire, celle d’un jeune homme, Zizo, qui se sait condamné dans son jeu d’espionnage au service de l’Etat égyptien et se cherche un successeur… trouvé en la personne d’Adam.

Personnage clé du film, le jeune héros, issu de la province et dont on suit pas à pas « l’éducation sentimentale » dans cette grande ville du Caire, au cœur des pouvoirs politique et religieux, est incarné avec une grande justesse par Tawfeek Barhom. Avec beaucoup de simplicité et de naturel, il joue ce fils obéissant à un père sévère mais voulant le meilleur pour ses enfants et qui va , de même, devenir un étudiant obéissant, aimant lire tard pour mieux retenir les prières et se tenir prêt pour les performances de récitation. Sa naïveté et son sentiment d’être un « élu » – Boy From Heaven… – vont le précipiter dans une machination dont il se serait bien passé : pas d’autre choix pour lui que de devenir un agent infiltré au service de l’Etat pour contrôler l’élection du futur imam d’Al-Azhar. Vouloir toujours bien faire et privilégier l’obéissance incluent un prix à payer, parfois très élevé. « Qu’as-tu appris? » lui demandera plus tard l’imam de son village : le silence qui suit en dit long… Car le pouvoir, qu’il soit politique ou religieux, reste le pouvoir, où que l’on se trouve dans le monde. Pour des intérêts qui dépassent ceux des individus, il est prêt à exposer, à trahir, à compromettre et à tuer s’il le faut, la fin justifiant les moyens.

Fares Fares, qui interprète le colonel Ibrahim, se prend, peu à peu, d’affection pour son jeune infiltré, auquel il donne des consignes précises en dehors de la mosquée, dans un café à l’américaine dont la présence est le symbole du mélange des cultures à l’heure de la mondialisation. Parvenir à garder un cœur pur et authentique demeure une gageure, même lorsque l’on a des convictions fermement ancrées. Boy From Heaven est un film noir dont le scénario, tout en reprenant certains des codes propres au genre, propose une intrigue, une atmosphère et un même un développement qui l’apparentent à une éducation sentimentale – sous une forme moderne. Le prix du meilleur scénario au palmarès 2022 s’avère donc particulièrement justifié. De plus la manière, propre au réalisateur, de filmer les corps dans l’espace ainsi que d’établir des liens entre les choses, les hommes et les paysages en font une très grande œuvre de cinéma, où les messages passent aussi par l’image et par le son, ce qui devrait être le propre de tout film.

La rédaction de Bien en place

Quand Bien en place rencontre Tom Cruise…

Montée des marches de Tom Cruise à Cannes et de l’équipe du nouveau volet de « Top Gun » – Photo Samina Seyed

Tom Cruise est un acteur tellement mythique que sa venue au Festival de Cannes s’annonçait événementielle ! Et elle le fut… Bien en place se devait d’être présente et son président, Raphaël Chantoiseau, a pu assister à la Masterclass dont la star était l’invité d’honneur. Une occasion unique pour lui de revenir sur son parcours, de défendre ses idées sur le cinéma, l’art et la création. Ce moment fut aussi propice à rêver, à ses côtés, en revoyant des images que tous les cinéphiles connaissent et qui ont bercé notre inconscient collectif.

Tom Cruise a démarré sa carrière alors qu’il n’avait même pas vingt ans. C’est dire combien il est un authentique enfant du cinéma. Il revendique d’ailleurs lui-même le fait de ne pas avoir été dans une école ou suivi de formation spécialisée : c’est au contact des autres et sur les plateaux qu’il a appris, progressivement, le métier, de manière instinctive pour ainsi dire. Il se définit comme un amoureux du cinéma et un passionné du grand écran : on ne risque pas de le voir dans une série en streaming tant l’acteur est attaché à cette notion de cinéma comme spectacle populaire rassemblant des foules pour un moment d’évasion et de rêve XXL.

La carrière de Tom Cruise impressionne tant elle a été jalonnée de succès et de film à l’esthétique remarquable à l’instar de La Couleur de l’argent (1986) par Martin Scorcese, Eyes Wide Shut (1998) de Stanley Kubrick ou bien encore le sulfureux et ensorcelant Entretien avec un vampire (1994) de Neil Jordan. Et qui n’a pas tremblé d’émotion et de suspense à la découverte de La Firme (1993) par Sydney Pollack. Tom Cruise aime se métamorphoser et surprendre. Il vibre en relevant toujours de nouveaux défis, se déclarant toujours proche des techniciens et des équipes pour aller collectivement plus loin, avec un esprit positif et aventurier dans lequel on reconnaît bien la quintessence de l’Amérique. Une merveilleuse vidéo a présenté des extraits de la carrière de Tom Cruise, sans toutefois que Nicole Kidman ou Brad Pitt n’apparaissent dans la sélection, ce qui est regrettable.

L’acteur a insisté sur le fait qu’il réalisait ses cascades lui-même. Tom Cruise est un amoureux de l’action et du mouvement. Fédérer des énergies, se les approprier pour mieux les rendre à l’écran : telle est l’alchimie qu’il convient de trouver et d’intensifier toujours, film après film. La star a un charisme très particulier, que l’on a pu ressentir dès son arrivée sur scène. Autour de lui, les planètes s’alignent, d’une certaine façon. A l’écoute des autres, intéressé par les questions, il n’en reste pas moins concentré et dans son univers. Face à lui, se produit le phénomène de l’aura, dans lequel le philosophe allemand Walter Benjamin voyait l’expression d’un lointain, aussi proche soit-il.

Tom Cruise a clamé son amour pour les avant-premières, en présence du public ! En ce sens, il admire beaucoup le Festival de Cannes, source d’inspiration pour lui. Il a confessé aimer se rendre à des projections de film, de manière anonyme, pour sentir les réactions du public et vivre cette grande communion qu’est pour lui le cinéma. Cette symbiose a bel et bien été l’apanage de cette rencontre exceptionnelle à Cannes, qui résume à elle seule le caractère grandiose de cette édition 2022. Rappelons aussi que l’acteur a présenté en avant-première à Cannes Top Gun : Maverick. Trente-six ans après le mythique Top Gun qui a marqué des générations, la magie est toujours là !

La rédaction de Bien en place

Belmondo dans le ciel de Cannes grâce à la mairie cannoise et à Paris Match

75 ans de Palmes et d’émotions, cela se fête ! Et en compagnie de Jean-Paul Belmondo, cela se célèbre, même ! Bien en place a été très heureuse d’assister, ce mercredi 18 mai 2022, à la révélation de la photographie géante, mise à l’honneur, avec le concours de Paris Match, à la mairie de Cannes. Il s’agit rien moins que de la 19e édition de « Cannes fait le mur », manifestation organisée par la mairie et dont le célèbre magazine du choc des images et des mots est le partenaire. Marc Brincourt, rédacteur en chef photographie de Paris Match jusqu’en 2017 et passionné d’images devant l’éternel, a su rendre un hommage très touchant à Jean-Paul Belmondo et aux nombreux et nombreuses photographes qui ont su le magnifier au fil du temps. Sur le cliché sélectionné, Jean-Paul Belmondo, bien connu pour ses scènes d’actions légendaires, prend de la hauteur pour mieux admirer la Croisette, tout en la prenant aussi, avec humour, un peu de haut : « Cannes, rien à cirer », tel fût le thème du reportage comme Marc Brincourt l’a rappelé. A l’heure où la disparition de l’acteur est encore dans toutes les mémoires, voir Belmondo au sommet du ciel cannois est source d’une émotion réelle. Cette photographie a résolument quelque chose de cette « aura » dont parle Walter Benjamin, ce sentiment d’unicité lié à un moment, qui brillera pour toujours.

Toujours très engagé dans la culture et la promotion artistique, le maire de Cannes, David Lisnard, est aussi intervenu, rappelant combien tout projet de cette ampleur et dans la durée reste avant tout un travail d’équipe et de conviction. Le journaliste et écrivain Patrick Mahé a aussi honoré cette manifestation qui accompagne sublimement nos rêves, le temps d’un festival. Merci en tout cas de faire ainsi briller, dans le firmament cannois, cette star mythique française qui doit sûrement penser combien tout ça a de la gueule et fière allure !

La rédaction de Bien en place.

Vous n’y couperez pas ! Bien en place aime le nouveau film de Michel Hazanavicius

Le pari s’avérait pour le moins risqué : un film de zombies en ouverture du Festival de Cannes ! En 2019 déjà, avec The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, c’est avec une armée de revenants, en quête d’un verre de Chardonnay ou d’une connexion Wifi, qu’avait démarré l’édition cannoise; choix pour le moins contesté et qui reçut un accueil en demi-teinte. Les qualités de ce long-métrage, mises en exergue par Esther Heboyan, membre de Bien en place, sur le Club de Mediapart (https://blogs.mediapart.fr/esther-heboyan/blog/300519/dead-dont-die-de-jim-jarmusch-balade-en-zombie-land) semblaient pourtant indéniables, en particulier le retour à des traits stylistiques propres aux premiers films du réalisateur américain tandis que le casting demeurait à couper le souffle : Adam Driver, Bill Murray, Chloë Sevigny, Tilda Swinton… Souhaitant peut-être rompre avec la malédiction – et en soif d’un opus ravageur à tous points de vue – les organisateurs du Festival n’ont pas hésité à récidiver en programmant Coupez !, la nouvelle comédie de Michel Hazanavicius, un habitué des récits débridés à l’humour décalé.

On se demandait, non sans une certaine appréhension à la vue de l’affiche flashy éclaboussante de faux sang, ce que le pari allait donner. Disons-le sans détour : ce film jubilatoire est une grande réussite pour le réalisateur français. On peut même y voir un hommage inattendu au cinéma et à la fabrique de l’œuvre ; hommage, certes, bien différent de celui de François Truffaut avec La nuit américaine (1973) mais pas moins touchant et authentique à sa façon. Cette déclaration d’amour à l’esprit d’équipe et au cinéma a placé Coupez ! dans le prolongement parfait d’une cérémonie d’ouverture, elle-même consacrée à un éloge vibrant au septième art ; à toutes celles et tous ceux qui s’acharnent, coûte que coûte, à écrire, produire, tourner des fictions audiovisuelles. Il faut alors être prêt à surmonter bien des difficultés… comme celles que va devoir affronter l’équipe de tournage que filme Michel Hazavanicius. Le réalisateur a choisi pour double imaginaire Romain Duris, qui incarne Rémi, un metteur en scène survolté et hystérique en apparence mais qui, en réalité, sait mener sa barque du mieux qu’il peut, ce qui sera révélé par la suite, dans une série rebondissements jouissifs tant il est vrai que Coupez !, contrairement à son titre, va crescendo jusqu’à sa sublime fin ! Un film à couper le souffle, en quelque sorte…

Coupez ! ©prod

On revient pourtant de loin ! Coupez ! semble patiner à son démarrage, dévoilant au spectateur les coulisses d’un film de zombies en plein tournage dans un centre commercial désaffecté. La réalité y dépasse bientôt la fiction lorsque l’équipe du film tombe victime de la malédiction des lieux : devenant zombies et se contaminant tour à tour, ils enchaînent les situations absurdes, au travers d’un plan séquence aux maladresses permanentes. Cadrage bancal, mouvement de caméra bloqué de manière absurde, répliques poussives, jeu d’acteur caricatural ne pouvant susciter l’adhésion : le spectateur se demande légitimement dans quelle galère il s’est embarqué ! Et pourtant ! On aurait tort de se décourager et mieux vaut rester accroché à son siège : Michel Hazavanicius a, comme on le dit en persan, « un bol dans son bol ». La deuxième partie retrace en effet comment, quelques mois plus tôt, le projet de ce film a fini par s’imposer, suite à l’insistance d’une productrice japonaise chevronnée et déterminée à faire un projet rapide et pas cher. Défi de taille : tous les personnages joués par des occidentaux seront affublés de prénoms japonais et surtout le film devra être tourné en direct, sans reprise ou coupure possible ! On en vient dès lors à mieux comprendre de ce que l’on a pu voir, de manière naïve, à l’incipit du film. Mais c’est surtout la toute dernière partie, véritable bouquet final d’un feu d’artifices inspiré, qui bluffe totalement : Michel Hazavanicius y dévoile en effet le making-of du film et toutes les difficultés que les assistants, techniciens, acteurs, bruiteurs, producteurs ont dû surmonter au fur et à mesure pour parvenir à conduire l’aventure à son terme. Mise en abyme du métier du cinéaste, transmission de flambeau d’un père à sa fille – qui a la responsabilité du dernier plan, Coupez !, sous ses apparences de film B limité aux registres du gore et de l’humour, est en vérité une grande œuvre. Cannes 2022 ne pouvait rêver d’un meilleur lancement.

La rédaction de Bien en place.