NOS COUPS DE COEUR

Lumière et ombres de l’artiste. « A la recherche de Ingmar Bergman » (2018) de Margarethe von Trotta

Présenté en sélection officielle CANNES CLASSICS 2018, le documentaire événement A la recherche d’Ingmar Bergman de Margarethe von Trotta est sorti sur les écrans français ce mercredi 5 septembre 2018 (diffusion Epicentre Films). Courrez-y !

Il aurait eu cent ans cette année… Ingmar Bergman (1918-2007) est sans conteste l’un des plus grands génies du septième art ; non seulement par sa maîtrise de l’écriture scénaristique – son premier métier – mais aussi par une inventivité formelle féconde qui lui a permis d’explorer les potentialités inexploitées avant lui du cinéma. Avec une soixantaine de films à son actif – pour le grand écran essentiellement et pour la télévision – il a constitué, comme Balzac en son temps, une œuvre monumentale, propre à éclairer son époque et à révéler les arcanes les plus noires de la psyché et de l’inconscient.

Difficile de s’attaquer à un tel classique ! C’est pourtant ce pari fou que relève avec  brio Margarethe von Trotta, réalisatrice allemande d’une vingtaine de films qui a aussi collaboré comme actrice entre autres avec Rainer Werner Fassbinder et a personnellement connu Ingmar Bergman.

Fassbinder affirme que les films « libèrent la tête » : vis-à-vis du public, assure-t-il, « on ne devrait jamais être complaisant, toujours provoquant ». Bergman de son côté, film après film, semble être parvenu lui aussi à se libérer de cauchemars, de visions, d’obsessions qui le hantaient en les délivrant librement sur grand écran, repoussant lui aussi sans cesse les limites de l’acceptable, au point qu’un film comme Un été avec Monika (1953) inspirera bien des réalisateurs de la Nouvelle Vague, à commencer par François Truffaut, par le souffle inédit de liberté qu’il apportait alors. Sa maîtrise du montage, sa capacité à jouer sur les ressources si souvent sous-estimées et pourtant infinies du son (en particulier dans Le Silence en 1963) le feront très tôt reconnaître comme un auteur authentique, dont l’étude attentive est une école infinie pour les cinéastes en herbe de tous les pays.

  

Lorsque l’on évoque Bergman, on pense bien sûr au génie, à Persona (1966) – incontournable – Cris et chuchotements (1972) ou encore Fanny et Alexandre (1982) ; aux drames, aux pleurs et aux aspects les plus noirs et terrifiants de l’existence. Tant a été dit, tant a été écrit… C’est la raison pour laquelle Margarethe von Trotta choisit une approche personnelle et inspirée – que d’aucuns critiqueront par certains aspects mais qu’elle a le mérite de reconnaître et de défendre elle-même dans son film.

Il ne s’agit donc pas d’un documentaire classique, enchaînant les commentaires en voix-off et les images d’archive, mais bien d’un essai cinématographique, libre et poétique dans son déroulé; s’appuyant sur une enquête de terrain très vivante et bien rythmée puisqu’elle interroge tour à tour non seulement les actrices qui ont tourné avec le maître – à commencer par Liv Ullmann, égérie mythique et désormais porte drapeau de l’artiste depuis sa disparition – mais aussi ses enfants, petits-enfants, la script qui a travaillé à ses côtés pendant trente ans ainsi qu’un ensemble de scénaristes et de réalisateurs inspirés par ses films – de Jean-Claude Carrière à Olivier Assayas en passant par de jeunes réalisateurs de la génération « youtube » tel Ruben Östlund. Ces croisements de points de vue offrent une image dense et parfois très intime de ce que Bergman représente encore aujourd’hui et dans quelle mesure il continue d’inspirer ou pas les officiants de l’art du futur.

  

Liv Ullmann (à gauche) et Ruben Östlund (à droite) témoignent.

« L’appréhension de l’espace est l’une des premières données de l’enregistrement cinématographique » écrit Jean-Claude Biette dans Qu’est-ce qu’un cinéaste ? C’est sur l’île de Faro, si chère à Bergman, au large de la Suède, que Margarethe von Trotta décide d’ouvrir et de clore son film, au milieu d’un paysage de monolithes étranges et hors normes ; sorte de métaphore de l’oeuvre du réalisateur. Bergman, nous murmure la narratrice, n’aimait pas la lumière vive de l’été, celle dans laquelle baigneront les cauchemars de ses long-métrages; il lui préférait un ciel gris et pluvieux… Cette ouverture, la tête dans les nuages, devant la mer, plante admirablement le décor, ramenant sur le devant de la scène les fantômes du Septième Sceau (1957) ; personnages éclaireurs qui ouvrent le défilé de nombreux et passionnants extraits. Revoir Bergman s’impose comme une nécessité à la sortie du documentaire… ce qui n’est pas sa moindre réussite. A voir sans tarder !

  

L’équipe de Bien en place avec Margarethe von Trotta

Jean-Baptiste Chantoiseau

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Un premier film envoûtant et troublant : THE STRANGER ONES – en salles le 11 juillet 2018

Il arrive que l’été offre de belles pépites cinématographiques à ne pas rater ! Tel est le cas de THE STRANGE ONES, un film américain indépendant et envoûtant à découvrir dès sa sortie en salles le 11 juillet 2018 (dist. Epicentre films). La prouesse est d’autant plus grande qu’il s’agit du premier long-métrage des deux réalisateurs, Christopher Radcliff et Lauren Wolkstein, qui, espérons-le, seront amenés à poursuivre leur carrière avec la même inspiration.

Ce récit filmique, aux allures de road movie ténébreux, invite le spectateur à suivre, dans un voyage sans destination évidente, un garçon, Sam, au phrasé et à l’allure singuliers (incroyablement incarné par James Freedson-Jackson) et un jeune homme, Nick (Alex Pettyfer), qu’il présente comme son frère et dont l’aura mystérieuse et séduisante, ne manque pas d’intriguer de son apparition à sa disparition de l’écran…

    

Nick (Alex Pettyfer) – au charisme à la fois puissant et fragile – et l’étrange Sam (James Freedson-Jackson)

Tranchant avec les enchaînements forcenés des blockbusters américains, la mise en scène et le montage privilégient un rythme lent, qui colle à la peau de personnages prisonniers de leurs visions et de leurs cauchemars. L’esthétique de l’image offre, à ce propos, des compositions picturales sublimes, jouant sur des effets de lumière, de matière et d’atmosphère qui retranscrivent, de manière convaincante, un univers à la fois intérieur et onirique. L’incendie, les arbres, le trou noir dans la forêt – transposition, par déplacement imaginaire, d’une cave ou d’un lieu clos dans lequel l’enfant serait resté enfermé ? : tout concourt à créer un espace troublant, entre rêve et réalité ; frontière sur laquelle repose le fantastique par excellence. Loin toutefois de se limiter à l’exploration d’un genre, le film préfère se situer en permanence sur une zone frontière incertaine, où les références se mêlent (David Lynch, Stanley Kubrick…) en toute liberté pour donner naissance à une œuvre singulière et attachante.

La relation entre les deux personnages principaux constitue le cœur même de l’intrigue. Qui est l’un, qui est l’autre? Nick est-il un frère, un double plus âgé, un alter ego ? Où démarre l’identité de l’un, où s’arrête celle de l’autre ? Ce mystère authentique tient en haleine un spectateur qui ne cesse de déchiffrer des signes, des capter des détails, aussi bien par l’image que par le son, travaillé avec une grande subtilité. La répétition de certaines images et l’incertitude chronologique qui règne – où situer le passé ? le présent ? – ajoute au trouble noir que parviennent à créer les deux réalisateurs. Ces artistes aiment à explorer principalement les thèmes du désir, du fantasme (le chat noir n’est jamais loin…), et de la violence propre à l’enfance lorsque celle-ci a été privée d’innocence. Les rapports père-fils sont aussi un sujet central sous-jacent autour duquel le récit tisse sa toile en une série de cercles successifs.

Tout tourne, tout circule – même les objets qui disparaissent parfois de façon magique – dans ce film dont la musique – qui participe pour beaucoup à exprimer un charme teinté d’angoisse – distille des sonorités orientales propres à emporter aux confins de l’image. Elle soutient ainsi une expérience méditative et poétique qui se prolonge séquence après séquence. La boucle finale opérée par le scénario montre le soin qui a été apporté à l’écriture et aux effets d’emboîtements et de transition entre les différents espaces : chambres, route, forêt, camp pour jeunes.

L’interprétation inspirée – possédée pour ainsi dire – du jeune James Freedson-Jackson, dont la voix emprunte parfois de véritables accents diaboliques – explique en grande partie la réussite de THE STRANGER ONES, qui repose aussi énormément sur le charisme d’Alex Pettyfer, pleinement investi dans ce projet qui le tenait à cœur. Cet acteur, qui aime s’écarter des sentiers balisés hollywoodiens, n’est pas sans évoquer Steve Mc Queen, au torse pareillement légendaire et lui aussi passionné de voitures.

Tous ces éléments offrent une parfaite cohésion à ce film intrigant et enchanteur qui s’invite, pour longtemps, dans la mémoire de son spectateur.

Jean-Baptiste Chantoiseau

  

La rédaction de Bien En place interviewée lors de l’avant-première du film à Gaumont-Opéra le 26 juin 2018.

 

http://www.epicentrefilms.com/

Cannes 2018 – les coups de cœur de BIEN EN PLACE

N’en déplaise à certains critiques, les amoureux du cinéma ont été comblés en 2018 lors du 71e Festival de Cannes. Des films de grande qualité – tant du point de vue de l’écriture, de la mise en scène, de l’interprétation que du montage – se sont succédé au fil des jours et des nuits sur l’un des plus beaux écrans au monde : celui du Grand Théâtre Lumière. Il a été difficile cette année pour Bien en place de retenir, comme cela est la tradition, dix films fétiches en raison de leurs qualités narratives, esthétiques et expressives. Exercice périlleux mais témoignage nécessaire, ce classement, réalisé à chaud la tête à peine sortie des étoiles, devra être complété ultérieurement de focus et de compléments d’analyse sur certains long-métrages écartés de justesse, à l’instar du hors norme Dogman de Matteo Garrone ou du touchant Burning de Lee Chang-Dong, dont les séquences finales peinent toutefois à convaincre. De même, l’interprétation du Livre d’image de Jean-Luc Godard – que l’on a connu plus inspiré il y a quatre ans avec Adieu au langage – doit-elle s’écrire à la lumière du travail accompli par le réalisateur franco-suisse depuis Histoire(s) de cinéma (1988-1998). D’autres pages donc, inlassablement, viendront rendre compte de la richesse de la sélection de cette 71e compétition.

1. Capharnaüm de Nadine Labaki

  

L’équipe de Bien en place avec la réalisatrice Nadine Labaki, Prix du Jury du Festival de Cannes 2018.

Film émouvant et coup de poing, Capharnaüm plonge le spectateur au cœur des violences et des inégalités de la société libanaise à travers le regard d’un enfant à la fois meurtri et révolté, Zaim. Ce dernier part en guerre contre sa famille et vient en aide à un très jeune réfugié sans papier, abandonné de force par sa mère et qu’il prend en affection. Certes, certains retournements, dans ce récit à la tonalité d’ensemble tragique, paraîtront quelque peu idéalistes. Ils n’enlèvent toutefois rien à la puissance de cette fiction-documentaire, conduite avec finesse par la réalisatrice et portée par le jeu bluffant de ses jeunes héros, dont les visages, souvent pris en gros plan, resteront longtemps gravés dans la mémoire des spectateurs. Zaim, aux phrases parfois affûtées comme des couteaux, s’avère d’une maturité et d’une spontanéité désarmante. Il n’est pas sans rappeler les jeunes personnages du cinéma néoréaliste italien de l’après-guerre, déjà plongés dans un paysage et une réalité sociale dévastés au milieu desquels l’innocence n’avait pas sa place. Certaines séquences de Capharnaüm offrent ces situations sonores et visuelles « à l’état pur » chères à Gilles Deleuze ; séquences dans lesquelles hommes et femmes n’ont plus rien à quoi se rattacher, ni fonction, ni utilité, contrairement aux personnages hollywoodiens classiques. Désarmés, contraints d’improviser pour s’en sortir, les enfants de Nadine Labaki, ces combattants, par nécessité, ont offert à la caméra un regard, une voix, une parole qui ont incontestablement marqué le 71e Festival, au point de remporter un Prix du Jury qu’on espère porteur d’avenir pour la réalisatrice.

2.  Zimna Wojna (Cold War) de Pawel Pawlikowski

   

Les premières minutes de Cold War donnent le « la » : Wiktor (Tomasz Kot), le héros masculin de cette romance hors norme, enregistre, via un appareil de capture de son, instruments et chants traditionnels à travers la campagne polonaise. Tout se passe comme si Pawel Pawlikowski, le réalisateur, souhaitait, dès le lever de rideau, rappeler que le cinéma n’est pas seulement un art de l’image, ce que certains artistes ont hélas parfois tendance à oublier. Comme le rappelle le grand spécialiste du son Michel Chion, dans Technique et création au cinéma (Esec, 2002), nombreux sont les réalisateurs qui souffrent « de grandes lacunes sur l’étendue des possibilités offertes par le son » (p. 77). Cette synthèse de l’image en mouvement et du son qu’est le cinématographe, Pawel Pawlikowski en maîtrise les subtilités ; certaines séquences de son film évoquent d’ailleurs Robert Bresson par la méticulosité du cadrage et l’art du contrepoint, en particulier les scènes tournées à Paris, en bordure de Seine. La nostalgie, celle d’un passé, d’une histoire, se dédouble donc d’une nostalgie esthétique et d’un hommage rendu au septième art à travers une parfaite direction de la photographie, tout en noir et blanc. L’autre aspect du film évoquant Bresson est bien sûr l’art de l’ellipse dont témoigne cette narration qui relate, en une série d’épisodes successifs, les amours sulfureuses – et fatales – entre un musicien et sa muse; une chanteuse divine au caractère bien trempé, magnifiquement incarnée par Joanna Kulig, l’une des meilleures interprètes féminines de ce Festival. Un long-métrage riche, dense et envoûtant, entre Pologne et France, toujours sur la brèche car situé sur cette froide frontière qui sépare l’amour de la haine.

3. Lazzaro Felice d’Alice Rohrwacher

  

Bien en place avec Adriano Tardiolo, héros éponyme de Lazzaro Felice, au charisme singulier.

Après un démarrage un peu anecdotique – va-t-on voir ici une énième fiction sur l’innocence d’un jeune garçon considéré comme l’esclave de tous, oppresseurs et opprimés ? – le film Lazzaro Felice a tôt fait d’embarquer son spectateur dans une passionnante fable réaliste dont on ne ressort pas indemne et où fourmillent les trouvailles audiovisuelles. Tout en s’attaquant au récit éternel et cyclique de l’exploitation de l’homme par l’homme, Alice Rohrwacher dresse avec poésie un pont entre le passé et le présent, enrichissant sa narration d’une pléiade d’échos et de jeux de miroirs propres à séduire et à susciter la réflexion. Mais ce n’est peut-être pas tant la critique sociale du capitalisme qui touche le plus que la manière dont la cinéaste revisite toute la mémoire du cinéma italien, à commencer par Pasolini : impossible de ne pas penser à Théorème, qu’elle cite explicitement au détour de certains plans. Son Lazare, à la jeunesse éternelle, cette figure d’ange gardien et de martyre évoque, par son regard et son attitude même, le héros christique pasolinien, dont la grâce toucha et ébranla, des domestiques au maître, l’intégralité d’une famille bourgeoise milanaise. La séquence où la musique quitte l’église d’où elle émane pour préférer suivre les déshérités dans la rue – déshérités précisément rejetés par le clergé – est d’une beauté époustouflante. Ce film, brillamment écrit, n’a pas volé sa récompense de meilleur scénario au palmarès tant il offre, poétiquement, une réflexion spirituelle pleine d’humanité.

4. Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré

    

Sans doute le plus beau film de Christophe Honoré ! L’auteur-réalisateur français redonne chair au Paris du début des années 1990 dans lequel vit Jacques (Pierre Deladonchamps), un écrivain homosexuel toujours en soif d’amour et déjà père d’un jeune garçon, Louis, vif d’esprit et à la répartie inspirée. Outre un train train routinier avec son colocataire, un vieux garçon (Denis Podalydès) attiré par les étalons bien musclés, le quotidien de Jacques est rythmé par les coups de téléphone d’un ex amant malade et en manque d’affection, qu’il recueille chez lui avant sa disparition. Mais l’envie de vivre à pleines dents réapparaît un beau jour lorsque Jacques tombe amoureux d’un jeune étudiant, Arthur (Vincent Lacoste), qui habite à Rennes mais rêve de s’installer à Paris et de faire du cinéma. Au-delà de cette trame qui évoque un roman d’éducation sentimentale classique, le film parvient à déjouer tous les clichés faciles que l’on pouvait craindre pour un tel sujet. La subtilité avec laquelle des thèmes aussi lourds que ceux du sida ou du suicide sont abordés ne fait que décupler l’émotion sincère et touchante de ce long-métrage, où l’on passe facilement du rire aux larmes, comme dans la vie. L’un des secrets de cette brillante réussite réside aussi dans l’alchimie incroyable qui existe non seulement entre les trois acteurs masculins principaux mais aussi entre les héros et les seconds rôles, tous à leur place et incarnés avec justesse. L’écriture de certains dialogues se veut à la fois profondément littéraire et naturelle, coulant sans heurt de la bouche des protagonistes. On savoure aussi la riche intertextualité de cette œuvre, qui fait coexister Roland Barthes, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert, Virginia Woolf mais aussi François Truffaut, véritable figure tutélaire du film ; tout cela sans que l’on ne ressente jamais la moindre pédanterie. Un film dense, vivant, émouvant ; un de ces films qui font aimer passionnément le cinéma.

5. Blackkklansman de Spike Lee

   

Spike Lee de retour à Cannes après plusieurs décennies d’absence : la nouvelle déjà avait de quoi séduire ! Le film non plus n’a pas déçu, même s’il lui manquait « un petit quelque chose », un brin d’originalité esthétique ou cette puissance qui fait l’unanimité et impose le silence lorsque l’on fait face soudain à un authentique chef-d’œuvre. Il n’empêche que l’approche de Spike Lee fait mouche : c’est par l’ironie et un humour mordant qu’il décide de s’attaquer à l’Amérique raciste et au Ku Klux Klan. En rendant ridicules les adversaires redoutables qu’il affronte, le réalisateur les désarme plus aisément que s’il avait opté pour une stratégie d’opposition frontale, ce qui aurait été le cas s’il avait préféré, par exemple, mettre en scène un drame sans espoir et recourir à une surenchère dans la violence. La fin du film, à travers le lien qu’elle tisse entre la fiction, ancrée dans les années 1970, et l’Amérique de 2018, celle de Donald Trump, est particulièrement remarquable et permet au film de prendre – un peu tardivement ? – son envol. Un long-métrage d’une grande justesse et élégant, là on aurait pu craindre des clichés faciles et grossiers : Spike Lee y met remarquablement bien en perspective l’histoire de son pays, sans jamais la figer. Il démontre même en quoi celle-ci est le fruit d’un mouvement incessant, qui nécessite un combat permanent.

6. Leto de Kirill Serebrennikov

    

L’un des films les plus inspirés de cette édition 2018 a hélas été oublié du palmarès malgré un concert de critiques élogieuses et des applaudissements nourris. Dans l’URSS dictatoriale du début des années 1980, une bande de jeunes amateurs de rock’n roll, d’amour, d’alcool et autres substances illicites, décide de braver les interdits mortifères d’une société psychorigide et de créer, encore et toujours, inlassablement, une musique vibrante et enivrante. Leto est en ce sens un hommage appuyé à la liberté et un appel à la transgression pour mieux exprimer ce que l’on ressent, sans tomber dans une auto-censure aliénante et une soumission abrutissante au pouvoir. Quand on sait que son réalisateur, Kirill Serebrennikov, est lui-même assigné à résidence dans la Russie de Vladimir Poutine, on comprend mieux la portée esthétique et éthique de ce film d’une très grande créativité ; un film où l’on ne cesse de passer d’une réalité à une autre, d’un seuil à l’autre, comme porté par la nécessité d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, aussi vite que la musique du moins.

7. Les Filles du soleil d’Eva Husson

  

Sur le papier, Les Filles du soleil d’Eva Husson avait tous les atouts pour triompher à Cannes : un sujet brûlant – le combat militaire de femmes kurdes contre Daesh – des actrices de premier rang – Golshifteh Farahani et Emmanuelle Bercot, particulièrement disposées à s’investir pleinement pour la cause du film – enfin, dans un contexte de lutte contre le machisme, c’est une jeune femme, Eva Husson, qui en signe la réalisation. Malgré l’une des plus belles standing ovation du Festival et en dépit des qualités indéniables de ce long-métrage – l’interprétation des actrices, la singularité d’une approche féminine sur un thème – le film de guerre – d’ordinaire laissé aux hommes et traité ici différemment – Les Filles du soleil sont reparties bredouilles de Cannes et éreintées par une critique d’une rare férocité envers une œuvre, certes, loin d’être parfaite mais qui ne méritait pas un tel lynchage collectif ! Film peut-être trop « moralisateur », bien intentionné et jouant avec des ficelles éculées, Les Filles du soleil ne dévoile pas moins un autre regard sur la guerre, la lutte, les rapports homme/femme et mérite un procès de réhabilitation, notamment pour mieux apprécier, à sa juste valeur, la performance de Golshifteh Farahani.

8. Une affaire de famille de Kore-Eda Hirokazu

  

Sans doute ce qui a valu sa Palme d’or à Une affaire de famille explique par contraste pourquoi Les Filles du soleil ont été tant détestées ! Là où dans le film d’Eva Husson le combat entre le « bien » d’un côté et le « mal » de l’autre est mis en scène, de façon frontale, pour servir un discours convenu d’avance – et qui peut donc sembler facile – tout se complique et se brouille à l’inverse dans le récit du cinéaste japonais, savamment mené d’une main de maître et porté par un découpage irréprochable. Où est le bien ? Où est le mal ? Tout n’est jamais blanc ou noir. Et même derrière les apparences – celles d’une joyeuse famille recueillant une pauvre enfant maltraitée chez elle – se cachent des zones d’ombres qu’on ne saurait soupçonner à première vue. Ce beau film, sans cesse animé par le souci du détail, se veut donc aussi une école du regard, une leçon d’humanisme et pose plus de questions qu’il n’en résout, à l’image de la vie.

9. Yomeddine de A. B Shawky

  

Bien en place avec la productrice et le réalisateur de Yomeddine

Le Festival a débuté par un cadeau : la présentation d’un premier film égyptien aux allures de road movie inclassable : Yomeddine. La trame narrative peut se résumer ainsi : un homme lépreux nommé Beshay décide, après le décès de sa femme, de regagner son village natal, qu’on lui a fait quitter de force des décennies auparavant, pour retrouver ce qu’il lui reste de famille et tenter de répondre aux questions qui le hantent. Un orphelin, qui s’était pris de sympathie pour lui depuis longtemps et ironiquement surnommé Obama, se cache dans la charrette de Beshay pour être du voyage et ne tardera pas être un précieux compagnon de route. Loin de tout misérabilisme, le film avec ses paysages, ses dialogues, son humanité invite à partager le quotidien d’un homme banni dès son plus jeune âge de la société et à l’appréhender comme un frère. C’est en cela que ce film constitue une très grande réussite ; sans parler des séquences oniriques qu’il contient, à la force sidérante.

10. Trois visages de Jafar Panahi

  

Last but not least, le film de Jafar Panahi Trois visages figure aussi parmi les plus remarquables de la compétition. Tout démarre par un appel à l’aide, filmé avec un smart phone : une jeune fille, qui rêve d’être comédienne mais dont sa famille refuse qu’elle fasse les moindres études, annonce qu’elle va se suicider et appelle à l’aide une star du cinéma iranien, Behnaz Jafari. Paniquée, celle-ci décide de partir à sa recherche, accompagnée, dans sa quête, par le réalisateur Jafar Panahi, qui joue ici son propre rôle. Filmé sans autorisation et alors même que Jafar Panahi est assigné à résidence en Iran, Trois visages a réussi à se frayer un chemin jusqu’au Festival. Il s’avère particulièrement remarquable par la manière dont il parvient à dépeindre les destins de trois générations de femmes s’affirmant, contre vents et marées, artistes dans un pays où tout est fait pour opprimer leurs désirs. Un film utile et éclairant, où les symboles sont omniprésents tout comme la figure tutélaire auquel il doit tant : Abbas Kiarostami.

D’un continent à l’autre, d’un regard à l’autre, le 71e Festival de Cannes, a dévoilé, plus que jamais avec force et justesse, un état du monde et de la création artistique qui témoigne intensément des urgences de notre temps. Combat pour la liberté des femmes et contre l’oppression des enfants ; lutte contre les inégalités ; appel à la liberté d’expression : cette édition a été riche d’images parlantes ; des images vivantes, plus que jamais, ce qui n’a pas de prix.

Jean-Baptiste et Raphaël Chantoiseau

Evénement: « Les Yeux de la parole » au cinéma St-André-des-Arts – PARIS 6

BIEN EN PLACE aime et soutient

On avait pu admirer le magnifique film de David Daurier et Jean-Marie Montangerand à l’Institut du Monde Arabe ; il sera désormais possible de le revoir, à partir de ce mercredi 16 mai 2018, au Saint-André-des-Arts à Paris. Des thèmes aussi primordiaux que le dialogue des cultures, la genèse d’une oeuvre scénique et l’adaptation à un large public d’idées universelles y sont abordés en plongeant le spectateur dans les méandres des coulisses de la création d’un spectacle. Le mélange réalité documentaire / poésie des images s’y avère d’une grande subtilité. Captivant et important : à voir absolument !

Ce film relate la rencontre entre des collégiens d’un quartier populaire et la création d’un opéra en arabe, adapté des fables de Kalîla wa Dimna (VIIIe s.) par un poète syrien en exil. Kalîla wa Dimna a été notamment l’une des sources d’inspiration de Jean de la Fontaine.

Voyage d’un texte à travers les siècles, de l’orient vers l’occident ; texte reçu par des enfants français issus de « l’immigration », pour nous offrir une méditation sur le sens d’une telle provenance. Ce film vient, à sa manière, faire se rencontrer la banlieue française et le Proche-Orient, migrations ordinaires et extraordinaires, politique et poésie.

Création mondiale du Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence, l’opéra Kalîla wa Dimna réunit des artistes renommés de tout le pourtour méditerranéen : Palestiniens, Libanais, Tunisiens, Marocains, Turcs…

BANDE ANNONCE

Le film sera projeté durant 14 séances à Paris

DU 16 MAI AU 28 MAI 2018 – TOUS LES JOURS SAUF LE 22 PUIS LES MARDI 5 ET 12 JUIN

SÉANCES À 13H SUIVIES DE DÉBATS AVEC LES RÉALISATEURS ET LEURS INVITÉ.E.S

Pré-programme des débats :

16 mai 13h – Olivier Letellier : Metteur en scène de l’opéra Kalila Wa Dîmna. Il a obtenu le Molière du spectacle Jeune public en 2010 pour la mise en scène de Oh Boy!

17 mai 13h – Annie Vernay-Nouri : Conservateur spécialiste des manuscrits arabes, BNF

19 mai 13h – En partenariat avec la Maison des écrivains et de la littérature

23 mai 13h – Patrick Boucheron : Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)

26 mai 13h – Dominique Vidal : Journaliste, essayiste, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot et chercheur à l’URMIS (Unité de Recherche « Migrations et Société »)

5 juin 13h – Vénus Khoury-Ghata : Poète, traductrice et romancière. Prix Goncourt de la poésie / Nathalie Bontemps : Professeure et traductrice pour les éditions Actes Sud

12 juin 13h – Jean-Paul Chagnollaud : Rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée / en partenariat avec l’Institut de Recherche et d’Études de Méditerranée Moyen-Orient

Retrouvez le programme complet des débats sur notre page Facebook

Voir la critique du film

Cinéma St André des Arts
30 rue Saint-André des Arts
75006 Paris
Métro Saint-Michel ou Odéon (4, 10, RER B et C)
Tél: 01 43 26 48 18

lesyeuxdelaparole@gmail.com

CANNES 2018. Bien en place – dans Nice Matin !

À l’occasion du vernissage de la sublime exposition DIVINES ACTRICES – Paris Match – dont Marc Brincourt, rédacteur en chef photo de Paris Match, a assuré le commissariat, magnifique article le jeudi 11 mai 2018 dans NICE MATIN. Il contient une belle interview du commissaire et – petite surprise – une photo très élégante du président de Bien en place, Maziar Raphaël Chantoiseau, stylé « diamant sur canapé » avec un costume Goya – Bologna, une écharpe en soie Innangelo et un chapeau JJ Hat Center / New York. Il est ici aux côtés des jumelles les plus connues du cinéma français. Un moment « bien en place » par excellence, au cœur du Cap-Eden-Roc à Antibes.

Photographe : Franck Fernandes. Journaliste Nice Matin : Margot Dasque.

Cannes sur la corde sensible : un sublime Day Two

    

Un vent de liberté et de sensibilité a soufflé sur le Festival de Cannes en cette seconde journée du mercredi 9 mai 2018. Dans la sélection UN CERTAIN REGARD, Rafiki a emporté le cœur des spectateurs. Tourné à Nairobi au Kenya, le film retrace une histoire d’amour interdite entre deux femmes, Kena et Ziki, qui doivent affronter l’intolérance et l’homophobie d’une société qui les rejette violemment. Dès l’ouverture, la caméra se promène allègrement dans les rues de la ville : la narration est présentée depuis le point de vue de Kena, qui aime à circuler en skate board dans son quartier. Des instantanés très colorés défilent, donnant envie de croquer dans ce film vivant et de s’attacher aux personnages, notamment les deux héroïnes de ce drame. La grande force du long-métrage repose d’ailleurs sur l’interprétation des actrices, touchante, sensible et juste ; donnant de la chair et de l’humanité à un scénario hélas parfois un peu cliché, ce qui n’enlève rien aux qualités d’une œuvre qui lève le voile sur un pays – voire un continent – pas suffisamment présent sur les écrans français.

  

Photo Gilles Kyriacos

Direction ensuite le tapis rouge, pour un film qui a déclenché une standing ovation de plus de quinze minutes dans le grand théâtre des lumières : Yomeddine, premier long-métrage de l’égyptien A.B Shawky. Pour une première, la réussite est des plus totales. L’épopée invite à suivre les pas de Beshay, un lépreux qui suite au décès de sa femme décide de traverser son pays pour retrouver son village d’enfance et les siens. Il est accompagné dans son périple périlleux par Obama, un jeune garçon noir et malicieux qui considère Beshay comme son père, étant orphelin. Leur expédition est des plus fragiles, se lançant sur les routes avec un âne et une charrette de fortune. L’humanité qui se dégage de Yomeddine et de la galerie de portraits qu’il propose, au hasard des rencontres en chemin, en font un film qui reste en mémoire ; on aurait envie de continuer notre route avec eux ! L’œuvre est un appel à tordre le cou aux préjugés et à l’intolérance ; le montage offre une fluidité dans les enchaînements qui permet de se sentir toujours au cœur du voyage. Les séquences de rêve, particulièrement saisissantes, ajoutent à l’émotion, au vertige et illustrent la profonde dureté et beauté de la vie.

  

Photo Gilles Kyriacos

Dernier tapis rouge de la journée pour LETO – L’été du russe Kirill Serebrennikov. La projection était particulièrement émouvante en raison de l’absence du réalisateur, assigné en résidence en Russie. Un panneau en guise de protestation a permis à cette avant-première de prendre des allures de manifeste politique et a envoyé un message fort aux pouvoirs qui prétendent brimer, par tous les prétextes, la liberté artistique.

  

Photos JB Chantoiseau

La transgression est d’ailleurs omniprésente dans ce film situé à Léningrad au début des années 1980 et dont l’ambition – réussie – est de témoigner de la soif de liberté, de création et d’expression de jeunes rockeurs, vivant aux marges d’une société dominée par l’idéologie communiste et sa censure permanente. La direction photographique du film est tout à fait remarquable, tout comme le montage et le découpage ; les séquences où, sur le seuil de plusieurs réalités, les personnages passent d’un monde à l’autre et s’envolent pour exprimer leur rage ou se fondre dans l’infini de la mer, proposent des moments de respiration, d’imagination et de poésie qui nous font croire, encore, en la puissance du septième art.

Photo Samina Seyed – https://www.instagram.com/saminasyd/?hl=fr

La rédaction de Bien en place

Cannes 2018 – BIEN EN PLACE more than ever

  

Soirée festive ce mardi 8 mai 2018 à l’occasion de l’ouverture du 71e Festival International du Film de Cannes ; un festival placé sous le signe de la différence avec beaucoup de nouveautés et une sélection très ambitieuse de long-métrages en compétition, dont des extraits ont été projetés en guise d’avant-goût. Edouard Baer, en maître de cérémonie, a apporté une touche d’humour, de fantaisie et de dérision qui a emporté l’adhésion de l’auditoire. Cette nouvelle vague 2018 avait aussi l’émotion de la nostalgie avec la présence de la magnifique Anna Karina, avec qui nous avons eu la chance d’échanger quelques mots.

  

Elle partage avec Jean-Paul Belmondo le haut de l’affiche de cette édition 2018, dont le visuel est un extrait du célèbre Pierrot le fou (1965) de Jean-Luc Godard . Le réalisateur franco-suisse, 50 ans après la révolution de 1968 et la suspension du festival, a d’ailleurs un film en compétition, Le livre d’images, qui sera sûrement l’une des œuvres importantes de cette édition. Beaucoup de premiers films sont au programme cette année, dont un road movie égyptien très attendu, Yomeddine de A. B Shawky, que l’on pourra découvrir dans les premiers jours de la compétition.

  

Le jury 2018 est à dominante féminine, ce dont on ne peut que se réjouir. Il est présidé par la magnifique Cate Blanchett, dont les jeux de regard, sans que l’ombre d’une parole ne soit nécessaire, ont foudroyé Cannes en 2015 dans le chef-d’œuvre de Todd Haynes, Carol. A ses côtés donc, Léa Seydoux, Ava Duvernay, Kristen Stewart  et Khadja Nin composent une équipe de choc ; complétée, côté masculin, par les présences de Chang Chen, Robert Guédiguian, Andrey Zvyagintsev et le talentueux Denis Villeneuve, dont la croisette a pu apprécier, en 2015, son tonique Sicario. En 2018, il a été nommé aux Oscars pour le très réussi Blade Runner 2049 et prépare actuellement un nouveau Dune, trente-quatre ans après David Lynch.

  

© Photo Samina Seyed – https://www.instagram.com/saminasyd/?hl=fr

La soirée d’ouverture a bien sûr été marquée par la projection en avant-première du nouveau film d’Asghar Farhadi, Todos lo Saben / Everybody knows avec entre autres Penélope Cruz et Javier Bardem. Après un générique entre élégance et nostalgie, constitué de plans cuts filmé à l’intérieur du clocher d’une église, l’histoire, entre retrouvailles, secrets de famille, disparition et révélations, développe des thèmes chers au cinéaste, ici transposés dans le milieu rural espagnol et ses pueblos où tout finit tôt ou tard par se savoir. La première demi-heure, avec ses plans aux points de vues multiples qui mettent le spectateur en situation de voyeurisme, est tout particulièrement captivante.

La soirée d’ouverture s’est naturellement achevée sur une note festive et musicale, en compagnie – surprise ! – de la chanteuse SHYM. Alors, le Festival 2018, qu’est-ce que ça fait ? Ca fait BIEN, more than ever.

La rédaction de Bien en place.

« Dancing with Fire. When Bruno Aveillan Rekindles Rodin’s Flame (1917-2017). » Synopsis of Jean-Baptiste Chantoiseau’s conference

  

During the International FilmForum 2018 in Italia, Dr. Jean-Baptiste Chantoiseau, Junior Lecturer in cinema Theory, Film Studies and Aesthetics at the Sorbonne-Nouvelle University and Editor of the Musée Rodin Paris, proposed a conference on Bruno Aveillan’s film: Divino Inferno. Rodin created The Gates of Hell (2017), co-written with Zoé Balthus.

 

The link between sculpture and cinema has already been explored by many directors throughout the 20th Century. Rodin’s statues in a startling sequence of S. M. Eisenstein’s October (1928); Greek and Roman monuments haunting R. Rossellini’s Journey to Italy (1954) or J.-L. Godard’s Contempt (1963); Rodin’s Dantesque figures inspiring dream-like images to J. Cassavetes in Shadows (1959): such stimulating examples demonstrate how the medium of sculpture has always been a fruitful source of inspiration both from a narrative and aesthetic point of view. But is it possible to evoke a “symbiotic” gathering able to change the viewer’s perception? How can filmmakers go further? To answer such a question, we will focus on a recent documentary film (2017) by the French photographer and director Bruno Aveillan: Divino Inferno. Rodin created The Gates of Hell. We would like to show how in this film the encounter between sculpture and cinema opens up a new kind of artistic space, which includes a physical and tactile involvement of the spectator.

 
On the right: Photo Nicolas Gouhier

This documentary offers a new kind of dialogue between sculpture, dance, photography and cinema to challenge the usual codes of art films. To do justice to the transgressive artist that Rodin used to be, Bruno Aveillan invents a new audiovisual form, melting his dancers’ bodies with Rodin’s masterpieces. Refusing the convention of the documentary genre, he includes in his film fictitious sequences to create a deep empathy with the viewer, within a synesthetic spirit in the Baudelairian sense of the word. Above all, the editing retraces Rodin’s creation process. Rodin indeed is the one who invented modern sculpture through the creation of a “unique way of re-assembling figures” as the poet Rainer Maria Rilke said. In the same way – but with other means and materials – Bruno Aveillan has decided to assemble a huge variety of images, giving birth to unexpected revelations and to a living artwork.

1 – « The Quest of the Interior Flame »

In choosing to place the element of fire at the very heart of his film, Bruno Aveillan can introduce and illustrate very concretely the modeling process exactly like Rodin defined it. According to the sculptor, modeling a figure should always imply a movement from the inside to the outside. Such a movement at this respect is comparable to a flame, leaping from the ground towards the sky.  Furthermore, the omnipresence of the fire creates an immediate connection, an intimacy and an imaginary possibility to attain the very essence of things: “Where the eye cannot go, wrote Bachelard, where the hand does not enter, there heat insinuates itself.” The fireplace, at the beginning of the film, is an important key to penetrate the true center of Rodin’s studio. The director creates here “a shared warmth”, a “communion in a reciprocal fusion.” It also alludes to Rodin’s « sacred fire »: when he got fascinated by a subject, Rodin was indeed capable of working with an unequaled zeal.

  

2 – « Sculpture, Dance and Cinema – The Moving Flame’s Poetry »

Another important idea: while bringing together old photographs, sculptures, drawings, fictional archives and choreographed sessions, Bruno Aveillan creates a singular editing, completely faithful to the way Rodin used to work with his “assemblage” technique; technique that he invented and would be so influential for the art of the twentieth century. Divino Inferno is an « assemblage » in itself; reflecting Rodin’s universe not only from a thematic point of view but within its own framework. This is why hands are so important throughout the movie; those hands that Art historian Henri Focillon used to compare to a “remarkable landscape with its hills, its great central depression, its narrow river valleys.” While seeing Rodin’s sculptures, “one looks for the two hands out of which this world has risen” wrote Rilke, adding “one longs to see these hands that have lived like a hundred hands”: the many hands that appear in the film evokes both the editing process and the making-off of sculpture, unifying cinema and sculpture in a same movement.

  

3 – « Passing on the Flame: Rodin-Aveillan »

Mircea Cantor’s performance finally, who redesigned and sculpted Rodin’s Gates of Hell using dynamite on a plexiglass plate, introduces a fruitful tension between surface and relief. While inventing a modern contoured mold of The Gates of Hell, Mircea Cantor’s gesture stirs up prevailing questions such as the possibility to create a relief effect on the two dimensional space of the silver screen. While taking the imprint of The Gates, he raises as well the question of authenticity in a world more and more surrounded by images of all kinds. Acting like this, the artist seems to collect on his plexiglass The Gates’ DNA for ever; creating a bridge between the past and the present. For all these reasons, the film is faithful to Rodin’s philosophy.

  

 

“The language of this art was the body. And this body – when had one last seen it?” regretted Rilke about Rodin’s universe. This documentary strives to transform this regret into a real epiphany. The interest of such an approach is twofold: sculpture in film is no longer an ekphrasis. On the contrary, with cinematographic means, we can understand the genesis of a sculpture from the inside: the spectator is facing a mutation from the ephemeral art of the moving image to the eternity of the statue. Conversely, after watching the movie, the way we perceive Rodin’s sculpture is no longer the same, as if they were part of uninterrupted dance. Being able to capture a movement but also to liberate it: the new symbiosis that emerges from this film reshape our perception and proves the importance of this capacity for renewal that defines cinema since its beginning.

 

Jean-Baptiste Chantoiseau

FilmForum 2018: Successful Italian Film screening of DIVINO INFERNO by Bruno Aveillan

    

The XXV Edition of the International Film Studies Conference in Gorizia (Italy) welcomed in March 2018 a successful screening of Bruno Aveillan’s film Divino Inferno. Rodin and The Gates of Hell (2017), written with Zoé Balthus. This amazing documentary movie was suggested by Jean-Baptiste Chantoiseau – who teaches Film Studies and Art Theory at the Sorbonne-Nouvelle University (Paris 3) and works at the Musée Rodin in Paris – to explore in a sensitive and sensible way this year’s theme: Cinema and Contemporary Arts. The screening took place in a beautiful and modern movie theater: Gorizia’s Kinemax.

    

Bruno Aveillan’s Divino Rodin. Rodin and The Gates of Hell  offers an unseen dialogue between sculpture, dance, photography and cinema. It proposes an unexpected portrait of the sculptor which was highly appreciated by the public. A lot of spectators discovered indeed that despite a worldwilde celebrity, the complexity and the richeness of Rodin’s artworks still needs to be explored and enlightened.

Bruno Aveillan challenges, with creativity and modernity, all the usual codes of Art Films to broaden the viewer’s perception. His starting point are Rodin’s Gates of Hell. The artist had been working on them for at least 20 years. Actually he was still  thinking and dreaming about his project when he died in 1917. As Antoinette Le Normand-Romain explains it in The Bronzes of Rodin. Catalogue of Works in the Musée Rodin (2007): “The Gates of Hell  […] are the result of a long gestation, which begun in 1880. » Between 1880 and  1890, Rodin created around 200 figures;  working feverishly on what could be seen as « the diary of his life ».

             

© On the left, view of Mircea Cantor’s Art performance. On the right, photography by Nicolas Gouhier.

Such a mysterious piece, based on a transgressive approach far from the aesthetic norms of its time, needed to be investigated with fresh eyes. What’s more, the sculptor loved to claim: “The law of beauty is not conventional.”

To do justice to the transgressive artist that Rodin used to be, Bruno Aveillan invents a new audiovisual form, melting his dancers’ bodies with Rodin’s masterpieces. Refusing the convention of the documentary genre, he includes in his film fictitious sequences to create a deep empathy with the spectator, within a synesthetic spirit in the Baudelairian sense of the word.

Above all, the editing retraces Rodin’s creation process. Rodin indeed is the one who invented modern sculpture through the creation of a “unique way of re-assembling figures” as the poet Rainer Maria Rilke said. In the same manner – but with other means and materials – Bruno Aveillan has decided to assemble a huge variety of images, giving birth to unexpected revelations and to a living artwork. This is why, according to Jean-Baptiste Chantoiseau, this film in itself is a kind of « assemblage » – which is may be the best possible way ever to be faithful to Rodin’s artistic gesture and philosophy.

The public was as well impressed by Mircea Cantor’s performance in the film. This romanian-born artist, specialised in video, animation, installation art and readymade objects created a drawing of Rodin’s Gates of Hell with a dynamite wire on a Plexiglas plate. After activating the wick, the fire gave birth to another Gates of Hell; a living one made of flames. Shooting such a performance just in front of Rodin’s original Gates of Hell enabled Bruno Aveillan to create a three-dimensional effect and then to obtain a sculptural rendering so relevant to his topic.

The relation between « what is “truth” and what comes after it », to quote the organizers’ argument, was as well  at the heart of the discussions that came after a screening particularly noteworthy and indelible.

© 2018 – Bien en place editorial team.

    

© On the left, photography by Bruno Aveillan ; on the right, by Nicolas Gouhier.

More details on:

https://filmforumfestival.it/

http://www.imagazine.it/notizie-trieste-gorizia-udine-friuli/5569

http://www.ilfriuli.it/articolo/Spettacoli/Sulla_storia_non_si_scherza,_ma_si_gioca/7/177367

Conférence de Jean-Baptiste Chantoiseau sur les couleurs primaires et l’art abstrait à la galerie Wagner / le Touquet – samedi 10 mars 2018

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Le conflit entre les partisans du dessin et ceux de la couleur a agité l’univers de la peinture des siècles durant. Raphaël versus le Titien ; Poussin versus Rubens : entre la rigueur de l’intellection et la délectation pigmentaire, prière était donnée de faire son choix. Au début du XXe siècle, le choc de l’art abstrait semble rabattre les cartes. Dans son ouvrage phare de 1912, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Wassily Kandinsky propose des orientations nouvelles et une synthèse inédite entre la précision du dessin et la puissance du pigment : « La couleur, qui offre elle-même matière à un contrepoint et renferme des possibilités infinies, conduira, unie au dessin, au grand contrepoint pictural, s’achèvera en atteignant la composition et, devenue véritablement art, servira le Divin. Et c’est toujours le même guide infaillible qui la conduira à cette hauteur vertigineuse : le principe de la nécessité intérieure! » Un siècle plus tard, où en est-on dans cette grande aventure de l’abstraction ? En partant des œuvres récentes de Charles Bezie, Geneviève Claisse et Ueli Gantner, Jean-Baptiste Chantoiseau analysera ce saisissement pigmentaire, à même l’espace de la toile, en détaillant et interprétant les mouvements et vertiges qu’il occasionne ; entraînant le spectateur dans une balade tour à tour esthétique et spirituelle.