Opening Night at Cannes 2017 : des fantasmes Bien En Place

 

 

Le festival de Cannes 2017 a démarré sur les chapeaux de roues pour l’association BIEN EN PLACE. Après une première montée des marches pour la cérémonie d’ouverture, tout en danse et en élégance, place sur scène aux « Fantômes d’Ismaël » d’Arnaud Desplechin, visiblement ravi et ému. Après « L’en-deçà des images » paru en 2014 chez Champ Vallon, nous avons promis à Arnaud un nouveau chapitre critique à l’occasion de ce long-métrage dans lequel le réalisateur renoue avec ses thèmes de prédilection : dédales d’un scénario en cours d’écriture et mises en abyme multiples, retour d’un passé fantomatique, dédoublements, impossible deuil… le tout servi par un casting à la hauteur. La version longue du film, déjà dans les salles (notamment au cinéma du Panthéon) permettra de compléter ce palimpseste placé sous l’aile libérée de Lacan, oiseau de malheur paranoïaque ou alouette  propre à inspirer au cinéastes des fantasmes qui captivent l’auditoire. Le film ressemble de fait à un rêve éveillé, où les êtres réapparaissent sur un coup de théâtre et sur un coup de vent, dans une plage isolée où l’on se croirait, à tort, à l’abris de tout trouble. Les souvenirs et les mirages se multiplient. Carlotta (Marion Cotillard), très tôt disparue de la vie de son mari Ismaël, scénariste et réalisateur de profession (interprété par Mathieu Amalric), refait soudainement surface alors que celui-ci tente une nouvelle aventure conjugale avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg). Le film n’est pas sans évoquer l’univers de Bergman par la cruelle violence des sentiments déployés et le dédoublement identitaire. Mais on pensera aussi à Antonioni : la disparition, la dérive du couple, la liberté dans le cadrage et la manière de filmer. Une œuvre séduisante, donc, et une belle entrée en matière cinématographique pour ce Festival ainsi placé sous une bonne étoile. Les fantômes de l’image se sont ensuite transformés en fantôme de chair pour une série de rencontres enchanteresses ou inattendues : Jessica Chastain, Adrien Brody, Victoria Abril, Vincent Pérez, Sandrine Kiberlain, Sandrine Bonnaire, Elsa Zylberstein, Julianne Moore, Fleur Pellerin, Christian Estrosi… Et pour cet amour là, merci, et « Chapeau bas » comme le chantait Barbara !

 

 

  

 

  

Cocteau, Picasso, Satie et compagnie dans le feu de la création

Par Jean-Baptiste Chantoiseau

Zoé Balthus, Parade. Jeunesse d’éternité, Gwen Catala Éditeur, 2017, 504 p., 22 €

https://www.gwencatalaediteur.fr/parade-balthus

Gravure d’Hélène Damville et portrait par Bruno Aveillan

Les murs du théâtre du Châtelet en tremblent encore : le 18 mai 1917, Jean Cocteau, Pablo Picasso et Erik Satie dévoilèrent leur spectacle Parade, interprété par les ballets russes du grand Diaghilev. Huées du public, cris d’orfraie de la critique : trop en avance sur son temps, Parade choque les esprits et marque l’entrée, en fanfare, du défilé des révolutions artistiques qui secoueront, tous domaines confondus, les lendemains de la Première Guerre mondiale. Cent ans précisément après les faits et pour la toute première fois, un roman, écrit par Zoé Balthus, révèle les vivantes coulisses de cette aventure fascinante sur laquelle personne – à tort – n’avait eu l’idée de se pencher.

Dans Les Mariés de la Tour Eiffel (1921), Jean Cocteau affirme : « Toute œuvre vivante comporte sa propre parade[1]. » Près d’un siècle après ces mots, Zoé Balthus, avec son premier roman, dévoile enfin  la parade  de Parade ; faisant défiler, séparément ou collectivement, les truculents protagonistes aux origines de ce spectacle unique en son genre : le magicien et poète Cocteau, le clown blanc et musicien Satie, l’acrobate et plasticien Picasso, bientôt rejoints, de Russie à Paris sans oublier Rome, par une joyeuse troupe de danseurs menée par l’homme-orchestre Diaghilev. Pas une minute à perdre, dans le contexte incertain de la guerre, pour cette troupe patiemment composée, non sans mal, par Jean Cocteau. Jusqu’à la présentation au théâtre du Châtelet, sur laquelle il s’achève, le récit se constitue de 19 chapitres qui s’enchaînent tambour battant, maintenant en permanence l’attention du lecteur en éveil : leurs titres  –  « Œuf couvé à Pâques », « Un abracadabrant chinois », « Éros décoche ses flèches »   –  témoignent d’un humour et d’une vitalité à toute épreuve là où d’autres, à l’oralité prononcée – « Ah Dieu que la guerre est jolie ! » ou encore « L’esprit nouveau, quel scandale ! » – attestent d’un sens de la répartie et d’un goût pour le dialogue et les traits d’esprit. Plus généralement, une frénésie créative, parfois anxieuse et surtout contagieuse, s’exprime page après page et n’est pas sans rappeler la quête permanente de Cocteau pour « l’aigu, à savoir un art de la vivacité[2] ». Parvenir à imaginer, écrire puis monter concrètement   une représentation artistique, quand la barbarie menace de tout emporter, constituait moins un défi qu’une raison d’être en elle-même pour le jeune poète d’alors, qui vécut sur le front des « heures lugubres » (p. 104)[3], dont le livre de Zoé Balthus restitue toute l’âpreté en se plaçant du point de vue sensible du jeune écrivain. Plus qu’une simple planche de salut, l’exercice de l’art en temps de guerre permet à tout créateur de se battre pour préserver une identité et une sensibilité sans cesse menacées d’anéantissement. Il pourra même ambitionner, si son talent le lui permet, de faire bouger les lignes académiques à l’heure où tous les repères s’affolent déjà. Dans La Difficulté d’être, Cocteau assure ainsi : « Je le répète, à Paris, la place était libre. Nous l’occupâmes. Dès 1916 commença notre révolution[4]. »

C’est précisément au printemps 1916 que débute le roman, lorsque Guillaume  Apollinaire, atteint en pleine tête lors des combats par un obus, se voit « confié aux soins de l’hôpital italien du Quai d’Orsay » (p. 13). Son ami Picasso vient lui rendre visite, crayon en main, et a tôt fait d’immortaliser sa « sacrée gueule cassée » (p. 15) pour la postérité. Une telle scène en ouverture donne le « la » à l’ensemble de la fiction et constitue, d’entrée de jeu, une  mise en abyme de l’instance narratrice qui n’aura de cesse, au fil des paragraphes, de dessiner une authentique et réjouissante galerie de portraits du Tout-Paris de l’époque. Au centre de ce tableau pour le moins animé apparaît bien vite Jean Cocteau, l’illustre Prince frivole, au cœur des discussions dès la page 16 ; Cocteau dont l’un de ses grands biographes, Claude Arnaud, rappelle combien il est alors un neurone moteur, capable de réunir, dans son giron, une palette impressionnante de personnalités aux talents divers et variés. Il s’affirme plus que jamais comme «  l’une des coqueluches de ce cercle unissant Anna de Noailles à la comtesse de Chevigné en passant par Misia […][5]. »

Ce talent pour fédérer les bonnes volontés et déjouer les mauvais coups va s’avérer indispensable pour mener à bien ce projet de ballet qu’il a en tête depuis maintenant quelques années. Pour bien comprendre la genèse de Parade, il faut en effet remonter à une « scène originelle » – s’il en est ! – remontant au 13 mai 1912, date à laquelle il connut un douloureux baptême du feu pour sa carrière d’auteur suite au mauvais accueil réservé à la représentation, par les ballets russes, du Dieu bleu, dont il avait signé le livret. L’« argument joyeux »[6] qu’il proposa, inspiré de L’oiseau de feu présenté par Serge de Diaghilev, à l’Opéra de Paris, en juin 1910 sur une musique de Stravinski, fut perçu comme un « divertissement de salon »[7] et constitua un « désaveu personnel »[8] pour lui. De retour de souper avec l’impresario russe et le danseur vedette de la troupe, Nijinski, Cocteau, place de la Concorde, se voit pris à partie par Diaghilev : « Jean, étonne-moi ! » (p. 38). Zoé Balthus redonne vie à cette scène capitale, évoquée par Cocteau lui-même dans La Difficulté d’être : « L’idée de surprise, si ravissante chez Apollinaire, ne m’était jamais venue[9]. » C’est ce défi de taille – concevoir une œuvre scénique d’une force de frappe inédite – qui va mobiliser chez Jean Cocteau une énergie folle et inénarrable dont Parade. Jeunesse d’éternité se veut le fidèle écho.

Pour Jean Cocteau, il s’agit tout d’abord de faire feu de tout bois, de collecter un maximum d’idées et de matériaux afin de créer plus tard l’assemblage adéquat – à l’image de l’atelier de Picasso où s’accumulent « clous », « cailloux », « allumettes », « coquillages » et « rubans de ficelles » (p. 46). Le roman nous invite dès lors à pénétrer dans un véritable laboratoire de la création, où les idées fusent parfois, où les doutes aussi s’accumulent, tandis que la nécessité – et la bonne espérance – de  ne pas perdre le cap s’imposent : « Rares sont les spectateurs conscients qu’un spectacle n’est pas seulement celui qu’ils ont sous les yeux, mais un drame qui se joue constamment en coulisses » (p. 267-268) écrit Zoé Balthus. Coup de théâtre, rebondissements et périls en tous genres rythment l’action, dans une prose inspirée par une muse « familière », « citadine », « vivante » (p. 253) où ne manquent jamais les jeux de sonorités, les images parlantes et cet esprit d’escalier qui permet d’échapper aux lieux communs et autres portes ouvertes.

Une telle dynamique se voit renforcée par le choix judicieux de l’auteur d’avoir opté pour une approche résolument pluridisciplinaire, où se mêlent poésie des mots, dialogues de théâtre et une sensibilité pour l’esthétique picturale et l’art du cadrage. Fuir les canons guerriers comme ceux de l’académie (p. 252) constitue un unique mouvement, synonyme d’ouverture à l’autre. Seule cette transgression permet d’atteindre l’expression la plus libre possible, celle qui s’évertue à « bousculer encore les codes, tous les codes » (p. 255). La fluidité du style et cette transgression des genres fonctionnent comme un moteur qui emporte le lecteur à la poursuite d’un récit généreux. De cette manière, le livre établit un lien de parenté avec ces représentations artistiques de la « largesse » étudiées par Jean Starobinski[10] et dans lesquelles, suivant l’étymologie du terme    latin largus, tout « jaillit en abondance[11] » et évoque « l’onde et l’abondance des eaux surgissantes et courantes[12] ». Échanges échevelés se multiplient entre une pléiade d’artistes – d’Apollinaire à Foujita en passant par Cocteau, Picasso, Satie, Modigliani, Max Jacob etc.  – qui  tournoient dans une même sphère où règnent les passions, les idéaux et les emportements. Le livre de Zoé Balthus, en cela, évoque également la sparsio romaine, ce que le « dispensateur » d’une fête aime à offrir en partage[13] à un large public : à cette ambiance évocatrice des jeux du cirque chère à Cocteau, répond, également, la largesse du geste noble d’un chevalier médiéval, dans laquelle on reconnaîtrait aisément Picasso face à ses dulcinées, lui dont les «  pensées amoureuses », « accrochées à son fusain » (p. 93), ne cessent de s’exprimer en œuvres, fêtes et pléthore de cadeaux. Une telle larghezza procure, à la lecture du roman, un sentiment de libération et de respiration redoublé dans le contexte d’un début du XXIe siècle marqué par privations et restrictions en tous genres.

 

La saveur et la vérité des mots : au bon plaisir du « fruiteur » !

Partageant avec Satie, Léon-Paul Fargue et Adrienne Monnier « le même amour des mots insolites » (p. 113), qui infusent certaines phrases et distillent leurs sonorités au fil des paragraphes, Zoé Balthus nourrit son lecteur de descriptions où matières et sensations sont sollicitées, mettant en appétit l’amateur de poésie et de littérature. Il en va ainsi, à titre d’exemple, de son passage en revue des couleurs de Picasso : « vert du jardin d’Eden, jaune citron de Majorque, rouge du sang du Christ, bleu du ciel du Nil, orange de la nèfle du Japon, indigo du passereau du Mexique, violet des mers d’Ulysse. Noir de la gorge du Diable » (p. 139). À bien des passages du livre, le lecteur se mue en « fruiteur » pour rendre un terme chatoyant, à l’origine italienne puis repris par les esthéticiens français, dont Murielle Gagnebin précise ainsi la signification : « Se sentir « fruitant » une œuvre, c’est y « mordre » comme on savoure un fruit bien mûr. Le « fruiteur » d’une œuvre « reçoit » le tableau telle la pulpe d’un fruit juteux et se confond avec lui, le temps de la gourmandise. C’est dire que son être s’enrichit de l’œuvre, et, de ce fait, l’identité du contemplateur se voit modifiée et, d’une certaine manière, accrue[14]. » Descriptions des corps, des lumières, des ambiances : Zoé Balthus convie son lecteur à pénétrer, par les mots, dans des espaces picturaux foisonnants et souvent chargés d’érotisme, comme c’est le cas dans l’œuvre de Picasso, à propos duquel elle écrit : « L’amour, le sexe et la mort ne cessaient de le hanter, de se mêler à ses pigments, infiltraient la pointe de ses fusains, coulaient au bout de ses pinceaux et s’enchevêtraient au cœur de ses toiles et dessins » (p. 67).

Histoire de l’art et analyse de l’image font totalement corps avec la fiction, venant féconder de l’intérieur la matière littéraire et montrant à nouveau une volonté de décloisonnement des registres. La « clé esthétique » (p. 262), pour reprendre une expression de l’auteur, ouvre donc les portes de l’intrigue. De même, les rapports entre peinture et modèle, en particulier ceux de Picasso et de Camille Flores, illustrent aussi, à la façon d’un miroir, les relations que l’auteur entretient avec ses personnages: le désir ardent et parfois douloureux de capter puis de savoir rendre, avec les moyens de son art, la vie dans toute sa beauté et sa déchéance, dans la moindre de ses extrémités. Le mariage de l’art avec la littérature sert à monter en intensité et à exacerber les sentiments, surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre un milieu artistique dans lequel art et amour ne cessent d’échanger leurs signes et où les corps et les amitiés servent, en permanence, de rampe de lancement à ce que Didier Anzieu appelle le « décollage créateur »[15] et Michel de M’Uzan, avant lui, le « saisissement créateur »[16].

C’est ainsi, entre autres, que Bonnard, Chirico, Cézanne, Derain, Foujita et « l’âme des grands artistes » (p. 141) sont invoqués pour créer un réseau de correspondances ; que les pigments de Max Jacob – enrichis à partir « de matières premières alors inédites telles que la cendre de cigarette et le marc de café » (p. 245) – viennent constituer la toile de fond du récit ou bien encore que « la feuille de papier vierge » (p. 63) vibre bientôt sous les doigts de Picasso. Toutes ces impressions colorées, ces mouvements, ces images s’imbriquent dans un puzzle qui fait sens – capter la densité de la vie pour trouver une représentation qui en soit à la hauteur. À aucun moment il ne s’agit, pour l’art, de chercher « à être joli ou beau » (p. 214) mais à exprimer la vérité dont il est porteur : Auguste Rodin l’avait bien compris. Cet univers littéraire, pictural, théâtral, artistique en un mot, s’inscrit dans une quête, une geste, dont Parade dessine la ligne d’horizon. Le résultat important d’ailleurs moins que le chemin parcouru et la joyeuse parade trouvée tout au long de la route ; une parade parfois querelleuse certes, mais toujours portée au dialogue et à laquelle l’esprit ne vient jamais à défaut.

 

De scène en scène ou grandeur et des cadences d’un théâtre total

Entrées et sorties de scènes rythmées en une chorégraphie de ballet, dialogues prolongés, apartés et réparties cinglantes : le récit prend aussi des allures de théâtre vivant, où les rebondissements sont multiples et où le metteur en scène, le jeune Cocteau, est souvent dépassé par la situation. Le « Coctaile picassienne » (p. 335) mélangé à la sauce Satie donne une potion sans cesse au bord de l’implosion. Alors que le compositeur Erik Satie commence déjà à travailler à sa partition en accord avec Cocteau, celui-ci doit déployer des trésors d’inventions et d’argumentation, réglés au millimètre, pour convaincre Picasso d’accepter d’inventer costumes et décors, sans parler d’un féerique rideau de scène appelé à faire date par son poids et ses dimensions[17]. Picasso, comédien à ses heures, aime à entretenir le suspense devant un Cocteau désemparé et parfois à deux doigts de tout abandonner.

Tout héros de pièce de théâtre se doit d’avoir, pour venir à bout de ses épreuves, une confidente à la hauteur de la situation : ce sera Valentine Gross, alliée depuis les premiers jours du projet et avec laquelle les dialogues, exquis et enjoués, illustrent une complicité enfantine si chère aux yeux de Jean Cocteau, comme le montrent nombre de ses pièces de théâtre, romans et films. Sous les apparences du badinage et de la désinvolture, les sujets les plus graves sont parfois abordés, plus profondément, paradoxalement, qu’avec un sérieux mortifère qui leur enlèverait toute spontanéité. Tantôt revêtu du manteau d’Arlequin, Cocteau aime à provoquer, sans avoir l’air d’y toucher, Picasso : ses ruses d’« acrobate débutant » (p. 78) finiront par payer. Picasso, de son côté, l’indomptable Minotaure, charme la jeune Camille, qu’il élit modèle de son cœur tout en lui prodiguant une éducation artistique et sentimentale qui laisse déjà présager la fin, douloureuse pour la jeune femme, de leur relation. Coup de théâtre en effet à l’avant dernier chapitre, lorsque le viril Hidalgo rencontre une étoile, la danseuse Olga Khokhlova, à la « froideur toute slave, subtile et suave » (p. 448) dont il saura venir à bout par des ruses de séduction dont il a le secret. Aux antipodes de la comparse Valentine, s’oppose, comme dans tout drame, la figure ennemie, en la personne de Misia Sert, la pianiste égérie de nombreux artistes mais aussi « faiseuse d’anges » (p. 131), dont la jalousie constitue un obstacle de poids au point de compromettre la création du spectacle. Entre ces différents pions répartis à dessein sur l’échiquier, Erik Satie, tantôt proche de Cocteau, tantôt complotant avec Picasso, joue avec ses tics et ses tocs les trublions de service, avec doigté, cela va sans dire, tandis que Diaghilev observe malicieusement cette illustre cour pour en tirer le meilleur dans l’intérêt de la représentation à venir.

Autour de ces personnages hauts en couleur, défilent, du quartier de Montparnasse jusqu’à Montmartre, en passant par Arcueil, Boulogne-sur-Mer ou Rome, une ribambelle d’illustres personnages, certains à titre de figurants, d’autres de tragédiens sans lendemain à l’instar de l’incontrôlable Modigliani. Tous en tout cas participent à un tableau d’ensemble propre à restituer le Paris artistique et mondain de ces années à la fois périlleuses et exaltantes. La danse et les arts du cirque sont parties prenantes de cette scène fort animée grâce à l’imagination fertile de Cocteau qui, avec la complicité des ballets russes, imagine des numéros de saltimbanque, d’acrobatie et de magie pour « faire scintiller des étoiles dans les yeux » (p. 87). Les discours à la cantonade et à bâtons rompus, les répliques aux accents rocailleux et autres exclamations, les sons subtils tel le « timbre d’un verre de cristal » (p. 342)  donnent aussi à entendre un livre où la musicalité des phrases et l’évocation régulière du piano, de Debussy et tout naturellement de Satie, font du narrateur un talentueux chef d’orchestre. Son oreille musicale et sa baguette assurée évitent la cacophonie au profit d’une symphonie qui ne rentre dans aucune case préétablie. In fine, « de fil artistique en aiguille métaphysique » (p. 135), de puissantes images émanent de cet ensemble pour le moins éclectique.

 

Plus qu’un roman : un envol vers le septième art

L’attention portée aux images et les variations d’échelle de plan dénotent une écriture cinématographique en action. Jean Cocteau muni de son « précieux engin » (p. 224), un Kodak junior n°1, soucieux de « mitrailler toutes ces têtes nouvelles » et d’ « immortaliser ces personnages de Montparnasse » (p. 225) est comme le double de l’auteur de ce livre faisant la part belle à la saisie des êtres sous une multitude d’angles de vue. « Le cinématographe est l’arme des poètes[18] » aimait à dire Cocteau, qui en fit un usage placé sous le signe d’une désinvolture – en apparence – dont il avait le secret[19]. Zoé Balthus aime à dépeindre la lumière adéquate et trouver le moment clé – « l’instant décisif » dirait Cartier-Bresson – pour mieux faire entrer ses personnages sur le devant de la scène : « Les grandes baies vitrées laissaient passer un éclairage sublime. Des rayons rose orangé mêlés d’un infime soupçon de vert inondaient la pièce et enveloppaient le voluptueux corps dénudé de Camille en sommeil » (p. 53). À la vue d’ensemble est parfois préféré le gros plan, avec toujours une appétence pour les jeux d’ombre et de lumière : « Sur les traits de Pablo tomba un voile mélancolique, fugace mal du pays, qui s’évanouit en quelques secondes. Son visage volontaire s’illumina à nouveau d’un sourire franc, une lueur vive chavirant son regard noir » (p. 415). Le lecteur en vient dès lors à s’agréger à cette « foule hypnotisée par [d]es images projetées le soir […] au point de tout oublier autour » (p. 435). C’est peut-être bien la « parade » de telles images, égrenées au fil du livre, qui est le plus à même d’entretenir cette « jeunesse d’éternité » tant rêvée.

Dans le récit de Zoé Balthus comme dans la vie, il existe toujours la possibilité d’ouvrir « par mégarde une porte » (p. 27) et de s’embarquer dans une aventure inattendue. Jean Cocteau, avec son sang de poète, a pour sa part volontairement dessiné son échappée belle, prêt à vaincre tous les obstacles pour faire exister son spectacle et offrir de l’inattendu au public et à ses proches. Lorsque « le grand plafonnier de cristal » (p. 486) du théâtre du Châtelet s’éteignit soudain le soir de la première, le 18 mai 1917, la magie enfin put commencer, mettant un terme à une abracadabrantesque gestation dont le livre se fait le fidèle écho. « Jeunesse d’éternité » : la jeunesse, au moment où elle est vécue, glisse entre les doigts et ce n’est parfois qu’avec le temps et à distance que l’on comprend pleinement tout le potentiel créatif qu’elle représentait alors et dont on n’a pas toujours su s’emparer. Cent ans après le déroulement des faits, c’est toute cette fraîcheur, cette énergie des jeunes années, que Zoé Balthus révèle et dont elle saisit l’essence, permettant à la jeunesse, comme le souhaitait Cocteau, de s’étirer infiniment[20]. Mieux : elle lui offre un miroir dans lequel elle peut, enfin, prendre le temps de se regarder et de s’aimer.

Nuptiale ou du moins amoureuse, force est de constater combien cette « parade », un siècle après son avènement, poursuit sa danse folle et son entreprise de séduction grâce à Zoé Balthus, qui a su reprendre le flambeau de Cocteau, Picasso et Satie pour le faire briller au firmament, à la hauteur des étoiles qu’ils sont tous trois devenus dans leur « belle jeunesse d’éternité » (p. 237).

Jean-Baptiste Chantoiseau

 

Zoé Balthus, Parade. Jeunesse d’éternité, Gwen Catala Éditeur, 2017, 504 p., 22 €

Gravure d’Hélène Damville et portrait par Bruno Aveillan

https://www.gwencatalaediteur.fr/parade-balthus

 

[1]     Jean Cocteau, Les mariés de la Tour Eiffel (1921), précédé par Antigone (1922), Paris, Gallimard, coll. « folio », 2004, p. 66.

[2]     Serge Linarès, Jean Cocteau. Le grave et l’aigu, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Champ Poétique », 1999, p. 20.

[3]     Les numéros de pages entre parenthèses renvoient tous au roman de Zoé Balthus.

[4]     Jean Cocteau, La Difficulté d’être (1947), Paris, Le Livre de Poche, 1993, p. 39.

[5]     Claude Arnaud, Jean Cocteau, Paris, Gallimard, coll. « N. R. F. Biographies », 2003, p. 101.

[6]     Ibid., p. 102.

[7]     Ibid., p. 104.

[8]     Idem.

[9]     J. Cocteau, op. cit., p. 40.

[10]   Jean Starobinski, Largesse, Paris, Gallimard, coll. « Art et artistes », 2007.

[11]   Ibid., p. 16.

[12]   Ibid., p. 71.

[13]   Ibid., p. 16.

[14]   Murielle Gagnebin, « L’Œuvre, maître du spectateur : sombres équivoques », in Murielle Gagnebin et Julien Milly (dir.), Les Images honteuses, Seyssel, Champ Vallon, coll. « L’Or d’Atalante », 2006, p. 283.

[15]   Didier Anzieu, Le corps de l’œuvre, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’Inconscient », 1981.

[16]   Michel de M’Uzan, De l’art à la mort, Paris, coll. « Connaissance de l’Inconscient », 1977.

[17]   L’œuvre, qui a intégré en 1955 les collections du Centre Pompidou à Paris, mesure 1050 x 1640 cm et pèse 60 kilos.

[18]   Jean Cocteau, Du cinématographe, textes réunis et présentés par André Bernard et Claude Gauteur, Paris, éditions du Rocher, 2003, p. 9.

[19]   Cf. Jean-Baptiste Chantoiseau, « Le cinéma de Jean Cocteau ? Une esthétique et une éthique de la désinvolture », Figures de l’art, n°14, Pau, Presses universitaires de Pau, 2008, p. 181-194.

[20]   Jean Cocteau, La Difficulté d’être, op. cit., p. 86.

Succès du premier week-end « Proche-Orient. Ce que peut le cinéma » aux 3 Luxembourg

   

Deux ans après la dernière Biennale de 2015, le festival « Proche-Orient. Ce que peut le cinéma » a réussi sa belle mutation en week-end de projections, rencontres et de débats. Devant une salle pleine et attentive, ce vendredi 17 mars, l’avant-première du film « Je danserai si je veux » (« In-Between » en anglais) de Mayaloun Hamoud, a permis de découvrir la vie hors norme des « palestiniens de l’intérieur », ces hommes et ces femmes qui habitent à Tel-Aviv et entendent mener, contre vents et marées, leur propre vie, en toute liberté, quitte à devoir en payer le prix fort à travers rejets et incompréhensions de toutes sortes. C’est donc avec un souffle de jeunesse, au rythme de ces êtres qui veulent « vivre leur vie » pour citer Godard, que le festival démarre l’année 2017. La rencontre qui a suivi la projection a permis d’approfondir les questions que posent le film avec des témoignages très concrets à l’appui. Un beau moment de partage, de rencontre et de culture à renouveler le plus vite possible.

  

Notez bien les dates du prochain week-end : 7-9 avril avec encore une avant-première  avec « Junction 48 » d’Udi Aloni. Toujours au cinéma Les 3 Luxembourg, 67 rue Monsieur Le Prince – 75006 Paris.

Le programme complet sera publié ultérieurement.

« Proche-Orient, que peut le cinéma ? » ces 17 et 18 mars au cinéma 3 Luxembourg – venez nombreux !

vendredi 17 et samedi 18 mars 2017 : week-end de projections et de débats. « Proche-Orient. Que peut le cinéma ? »

Au cinéma Les 3 Luxembourg, fraîchement rénové, qui vient de rouvrir ses portes fin février, aura lieu un premier week-end de projections du festival « Que peut le cinéma? » sous le thème de Palestine-Israël.

 

Vendredi 17 mars à 20h30, « Proche-Orient, ce que peut le cinéma » vous présentera, en avant-première, « Je danserai si je veux », de Maysaloun Hamoud, un portrait de la jeune génération de Palestiniens israélien de Jaffa/Tel-Aviv.

Dans ce premier long métrage fiction de 102 minutes, trois jeunes femmes palestiniennes partagent un appartement au cœur de Tel-Aviv : elles balancent entre tradition et modernité, citoyenneté et culture, compromis et liberté. Elles luttent autant contre l’oppression d’Israël que contre celle de leur famille. (Palestine/Israël/France, 2016)

Dominique Vidal animera le débat, accompagné d’Anaïs Abou-Hassira, présidente du Faculty for Israeli Palestinian Peace (FFIPP-France), un réseau académique international engagé pour une paix juste et viable au Proche-Orient.

 

   

Samedi 18 mars à 20h30, « Proche-Orient, ce que peut le cinéma » retrouve ses projections plus traditionnelles avec le documentaire « Roshmia », de Salim Abu Jabal, connu comme directeur du casting et producteur de films célèbres et couronnés comme « Amerrika ». Il a pris la caméra pour raconter cette histoire qu’il se sentait contraint de partager avec le reste du monde. Dans ce documentaire de 70 minutes, un vieux couple de Palestiniens est engagé dans un bras de fer final avec les autorités israéliennes, pour conserver et protéger son mode de vie à Roshmia, la dernière vallée naturelle de Haïfa. Youssef et sa femme Amna, qui a des origines tziganes, ont vécu une vie sereine, seuls dans une cabane depuis 1956 et ce, jusqu’à leurs 80 ans, bien loin de la clameur de la vie moderne. (Palestine, 2015)

Au cours du même programme, vous verrez le court métrage fiction de 25 min.  « Solomon’s Stone », de Ramzi Maqdisi (Palestine/Spain, 2015)

Hussein, un jeune homme palestinien, reçoit une lettre de la poste israélienne lui demandant de venir récupérer un paquet. Il découvre que, pour ce faire, il doit payer la somme de 20 000 dollars. Curieux de savoir ce que contient ce paquet, Hussein en arrive à vendre tous ses biens.

Dominique Vidal accueillera le réalisateur Ramzi Maqdisi à la fin de la séance.

 

Les 3 Luxembourg
67 Rue Monsieur Le Prince

75006  Paris

Tarif normal   10 euros
Tarif réduit   8 euros (sauf weekends et jours fériés) Pour seniors (65+) et demandeurs d’emploi
Tarif étudiant   7 euros
Tarif CIP   5 euros – Tous les jours – Pour les moins de 15 ans
Cartes illimitées UGC et LE PASS acceptées

Anne Sinclair Bien En Place au musée Maillol pour l’exposition « 21 rue La Boétie »

« J’ai vidé des placards où s’étaient entassés les souvenirs poussiéreux, les vieux trousseaux de clés, les étoles défraîchies et démodées, les photos de famille, les monceaux de papiers accumulés depuis des dizaines d’années. » Ces mots, avec lesquels Anne Sinclair conclut le prologue de son livre 21, rue La Boétie (Grasset, 2012) annonçaient un ouvrage passionnant qui s’est transformé, depuis le 2 mars et jusqu’au 23 juillet 2017, en exposition au musée Maillol.

      

« 21 rue La Boétie. Picasso, Matisse, Braque Léger… » : tel est le titre retenu, avec à l’affiche un casting de prestige. Salle après salle, une pléiade de chefs-d’œuvre redonnent vie à l’incroyable collection de Paul Rosenberg, le grand-père d’Anne Sinclair, qui avait installé sa galerie 21 rue la Boétie il y a plus de cent ans, en 1910.

L’immense intérêt de cette exposition tient dans un savant équilibre entre parcours historique, explications pédagogiques et part belle laissée à la puissance de l’esthétique picturale, à travers une série d’œuvres vibrantes qui, contrastant avec la linéarité chronologique, nous arrachent au temps.

      

Epopée d’une famille de collectionneurs, illustration des rapports marchands d’art – peintres, hommage aux avant-gardes audacieuses qui ont marqué le siècle dernier : un tel triptyque fait du pari d’Anne Sinclair une vraie réussite, saluée, le soir du vernissage, par l’ancien premier ministre, M. Manuel Valls.

         

 

Bien En Place à la rencontre de Barry Jenkins pour « Moonlight », Oscar du meilleur film en 2017 !

barry-jenkins    affiche-moonlight

Moonlight de Barry JENKINS vient de remporter l’Oscar du meilleur film. Ce long-métrage en trois volets, incarnés par 3 comédiens d’âges différents, retrace la vie d’un américain noir et homosexuel. Beaucoup de finesse dans un scénario qui évite les clichés et la violence facile tandis que l’esthétique du film est particulièrement soignée. A l’occasion de la sortie de son oeuvre en France, Barry Jenkins est revenu sur son approche intuitive et émotionnelle d’un cinéma dont il a tant rêvé adolescent. Afin de poursuivre notre dialogue avec ce cinéaste à l’avenir prometteur, Bien En Place prépare un dossier thématique, « Douceur et transgression dans Moonlight de Barry Jenkins », que nous lui adresserons en anglais.

Nous attendons bien sûr vos avis et réactions sur ce film via notre page Facebook.

Moonlight, une vraie réussite, à découvrir ou redécouvrir au plus vite sur les écrans !

Retour d’un Festival attendu : Proche-Orient, que peut le cinéma ? – édition 2017

ce-que-peut-le-cinema

Bien En Place s’associe à l’organisation et à la promotion du Festival « Proche-Orient, que peut le cinéma ? » dont la 8e édition aura lieu, sous forme d’un week-end de projections et de rencontres, du 17 au 19 mars 2017 au cinéma Les Trois Luxembourg, 67 rue Monsieur Le Prince, 75006 – Paris (http://www.lestroisluxembourg.com/infospratiques/).

Découvrez prochainement l’affiche et la programmation de ce Festival dont la formule change en 2017 de manière à vous proposer plusieurs rendez-vous dans l’année à Paris mais aussi en province, avec, notamment, des étapes à Toulouse, Lyon, Lille.

Plus que jamais, ce Festival, créé en 2003 à l’initiative de Janine Halbreich-Euvrard, va continuer dans sa volonté d’informer, de sensibiliser et de créer le dialogue, avec un programme de courts, moyens et longs métrages, de fictions et de documentaires d’Egypte, d’Iraq, d’Iran, d’Israël, de Libye, de Palestine et de Syrie. Les archives de ce Festival sont consultables sur : http://www.quepeutlecinema.com/index.php?home.htm

Janine Halbreich-Euvrard et Carol Shyman, organisatrices des précédentes éditions, ont co-signé un ouvrage de référence : Israéliens, Palestiniens. Les cinéastes témoignent (éditions Riveneuve), préfacé par Leila Shahid,  l’ancienne ambassadrice palestinienne auprès de l’Union européenne, qui permet aux lecteurs de se plonger dans le contenu foisonnant de dix ans de festival sous la forme d’un carnet de voyage vivant et inspiré.

Janine Halbreich-Euvrard et Carol Shyman, Israéliens, Palestiniens, les cinéastes témoignent, éditions Riveneuve, 2015, 20 euros.

couverture_1

On the Road Again… pour une année 2017 Bien En Place !

img_8601

L’association Bien En Place adresse ses vœux chaleureux à toutes celles et tous ceux qui nous suivent fidèlement ou qui nous ont rejoints depuis peu. Grâce à vos idées, à votre énergie et à vos rêves, nous imaginons, pas à pas, un programme pour 2017 créatif et ambitieux ! Cette année nouvelle s’annonce pleine d’enjeux et de changements cruciaux : à nous de faire preuve de dynamisme pour continuer à avancer, à écrire, à produire et à mieux faire connaître toutes nos actions dans le domaine de l’enseignement, de la culture, de l’édition et du cinéma ! Sur le seuil de cette année nouvelle, la maire de Paris, Anne Hidalgo, nous encourage à poursuivre nos efforts : cette belle rencontre nous offre un souffle nouveau et nous invite à ouvrir grand les voiles pour mieux défendre nos projets et partir à l’assaut d’horizons nouveaux.

Nous souhaitons aussi continuer à faire découvrir, ou redécouvrir, des univers artistiques dont la poésie révèle un regard « bien en place » œuvrant derrière la caméra ou l’appareil photographique. C’est ainsi avec un clin d’œil au cinéaste Kevin Duffey, désormais membre de notre équipe, que nous avons souhaité démarrer l’année 2017. Kevin, qui a mis la touche finale à la présentation de l’association en anglais (rubrique « À propos / About us ») aime à faire partager, dans ses films, son amour pour New York, pour l’architecture, la musique, le rythme et l’art abstrait ; le tout dans une symphonie moderne digne de Dziga Vertov et de son Homme à la caméra (1929).Que cet artiste « Bien En Place » inspire une année nouvelle que l’on espère, déjà, faite de ces surprises et de ces rencontres qui nous font, à notre tour, nous sentir, plus que jamais, « Bien En Place ».

 

WELL IN PLACE

Well In Place is an association that aims to encourage exchanges across cultures and generations to increase the awareness and education of film culture.

Well In Place offers solutions for people who aim to have a better understanding of themselves and for those who seek a strong connection with their personal surroundings. We are sure that many will find this a beneficial step for their future.

Created by Maziar Razaghi, a sound engineer in the film industry, Well In Place wishes to put an emphasis on the exploration and analysis of the acoustic environment. It strongly believes that the ability to situate oneself in a sometimes complex soundscape is an essential key to communicate and create in a wide array of fields.

Well In Place aims to explore every possible method of reaching these goals, including but not limited to:

– educational, interdisciplinary workshops, particularly for schools and colleges, in various fields such as sound, film studies and literature;

– screenings of films of any length, whether narrative, documentary or experimental, in addition to discourse in the form of meetings, and debates, and cultural events;

– publishing of related literature and production of related documentary or fictional films;

– development of a website and any other relevant communication tools.

Bien En Place dans la lumière persane

bien-en-placeLa fin d’année approche, avec sa cohorte de rêves, de cadeaux, de luminaires et de mythes… Ce n’est pas, déjà, Noël, et pourtant… Grâce au regard généreux et talentueux d’Amir Alizahdeh, notre graphiste de génie (https://500px.com/amiralizadeh), le logo de Bien En Place revêt, à l’avance, des habits de lumière.

Aux allures de talisman, ce nouveau Logo joue, pour le meilleur et pour le graphique, avec l’art céramique perse, aux couleurs vives et chatoyantes.

Les jeux d’écritures ici sont multiples : c’est en effet sur la graphie cursive des motifs orientaux que se détachent les lettres BIEN EN PLACE ; lettres répétées et désordonnées, à droite du dessin principal, qui donnent envie de se livrer à un jeu de puzzle pour reconstituer la mosaïque trouée.

Des jeux de lettres au jeu de l’être, il n’y a qu’un pas. Dans ce monde, il faut pouvoir, jour après jour, mettre chaque chose à la bonne place pour créer ou recréer un beau tableau d’ensemble. Mais la signification du logo s’exprime aussi et avant tout par la gamme chromatique, où domine cette précieuse turquoise qui fit la grandeur des Perses achéménides (VII et VIe siècle avant notre ère). Cyrus II puis Darius I se servirent des décors émaillés et du bleu persan pour pacifier leur empire.

C’est donc un beau symbole – d’équilibre et de paix – que nous invite à contempler Amir Alizahdeh  en des temps obscurs; nous conviant aussi à ajouter, toujours et encore, une nuit aux Mille et une Nuits (Hezār o yek šab) et une nouvelle page au roman amical de Bien En Place.

Jean-Baptiste Chantoiseau

 

Cannes 2016 : le florilège de Bien En Place

À l’heure où certains des films présentés lors du 69e Festival de Cannes sont déjà sur les écrans (Ma Loute de Bruno Dumont, Elle de Paul Verhoeven, The Neon Demon de Nicolas Winding Refn…) tandis que d’autres se font encore désirer (Juste la Fin du Monde de Xavier Dolan sortira le 21 septembre 2016, Paterson de Jim Jarmusch, le 5 octobre…), Bien En Place, qui a assisté à l’intégralité de la compétition, délivre sa feuille de route. Entre pépites inattendues et confirmation de talent, retour sur 10 temps forts, pour nous, du Festival avant la parution à venir d’articles plus détaillés.

sierra-nevada-800x434          juste-la-fin-du-monde_5594799

La compétition a démarré avec un long, voire un très long métrage (2 h 53) roumain qui est resté gravé dans nos mémoires par la maestria de la mise en scène et du jeu d’acteurs : Sieranevada. Après une ouverture en extérieur qui maintient habilement le spectateur à distance avant que la caméra ne s’engouffre dans une voiture, le film se déroule quasi intégralement dans l’appartement d’une famille de la classe moyenne roumaine, réunie, un samedi, pour commémorer le décès de l’ancien maître des lieux. Durant la première moitié du film, les tensions, déjà sous-jacentes – « Tu n’as aucune idée de ce que je mange le matin » hurle la femme de Lary, l’un des héros principaux – finissent par occuper le devant de la scène, pour mieux exploser ensuite jusqu’à la fin. Dans une entrée à mi chemin entre la cuisine et la salle à manger, la caméra capte des bribes de discussions, laissant avec elle le spectateur sur le seuil, dans un état d’alerte permanent. Cristi Puiu, le réalisateur, propose ici un cinéma en prise avec la vie, sans recourir à des codes ou des symboles comme le souhaitait Pasolini. Rien ne s’arrête jamais; le réel s’offre comme un va et vient dont nous ne sommes, le plus souvent, que les témoins, parfois perdus et déroutés. Les discussions multiples – politiques, sociologiques, familiales – en font de toute évidence un récit filmique où l’oralité est exacerbée, parfois jusqu’à l’absurde (avec une mention spéciale pour tante Ofelia, magnifiquement interprétée par Ana Ciontea) voire l’étrangeté. Une menace, difficile à qualifier, ne cesse de planer pour éclater dans l’une des dernières scènes, à l’extérieur, dans laquelle la violence verbale, inouïe, révèle le malaise d’une société prête à imploser à la moindre occasion. Théâtre familial au réalisme sidérant, le film se veut espace d’expression, nous laissant un peu vacillant au milieu de la mêlée, pour le meilleur et pour le pire ! Une vraie réussite qui lui vaut d’être le premier coup de coeur de Bien En Place (sortie française le 3 août 2016).

Autre plongée dans un univers familial haut en couleur et autre réussite manifeste avec la plus belle standing ovation du festival, comme il y a deux ans : Juste la Fin du Monde de Xavier Dolan. A l’inverse du précédent, ce film d’une heure trente-sept n’accepte pas les moments de faiblesse et agit à la façon d’un coup de poing. La capacité de Xavier Dolan à proposer un univers plastique singulier constitue la grande force de ce long-métrage sur lequel il exerce un contrôle absolu, allant jusqu’à signer seul le montage. Il s’agit en effet pour lui de faire partager sa vision du réel, qui importe plus que l’intrigue elle-même. Couleurs, composition de l’image avec effets de flou, échelle des plans (avec une nette préférence pour le gros plan), musique, enchaînements : le souci du détail et l’esthétique priment sur toute autre considération, ce qui vaudra à Dolan bien des critiques. C’est oublier pourtant un peu vite que la forme se met au service du fond. Le héros du film qui revient, après douze ans d’absence, parmi les siens avec l’intention de leur annoncer sa mort prochaine (ce qu’il ne pourra jamais dévoiler) est un être qui ne parvient pas, précisément, à opérer de mise au point. En jouant avec les impressions et les sensations, Xavier Dolan parvient aussi par ailleurs à déjouer le piège que représente l’adaptation d’une pièce de théâtre (en l’occurrence de Jean-Luc Lagarce) à l’écran. Au milieu de cette sauvage forêt de visages, il propose un cinéma primordial, d’avant le langage pour ainsi dire ; un cinéma de l’aspect, et non de la perspective, dans lequel les personnages sont aveuglés par leur folie. Certes, ils sont excessifs, parfois un peu caricaturaux, mais néanmoins toujours touchants. Difficile de ne pas se laisser emporter à son tour…

paterson-movie        Toni-Erdmann

Notre troisième temps fort donne à voir un univers épuré aux antipodes de Xavier Dolan. Une telle diversité montre toute la richesse de cette 69e édition. Il s’agit de Paterson de « l’ami américain » Jim Jarmusch. Tout poète, par essence, est un être à part : de même en va-t-il pour les films de Jarmusch, résolument « différents ». Tout en interrogeant les origines mêmes de son amour pour le cinéma – la poésie visuelle propre à ce medium – le réalisateur opère, avec Paterson, un surprenant retour à ses débuts : simplicité du scénario et des situations, minimalisme du jeu d’acteur, jeux sur la répétition et la différence, structure en épisodes quotidiens. C’est peut-être cela qui touche le plus : la capacité du cinéaste, après avoir emprunté beaucoup de chemins ces dernières années (The Limits Of Control, Only Lovers Left Alive), à toujours se retrouver et à rester en harmonie avec lui-même.

Tranchant de manière cinglante avec le spleen jarmuschien, notre quatrième temps fort est le film le plus jubilatoire du festival : Toni Erdmann de Maren Ade. Inès (Sandra Hüller) travaille à Bucarest où elle fréquente les grands patrons et leurs femmes et a pour mission d’augmenter la rentabilité des entreprises en proposant des plans de rationalisation… et de licenciements. Si l’argent et le confort sont au rendez-vous, qu’en est-il du bonheur ? C’est cette question que lui posera son excentrique de père (l’excellent Peter Simonischek), qui loin d’abandonnersa fille décide de la suivre en Roumanie pour ne pas la perdre d’une semelle, le plus souvent déguisé. Sous des airs de comédie singulière et irrésistible, le film offre un portrait impitoyable de notre époque, mais avec subtilité : il agit, de la sorte, à la manière d’une lettre persane, sans verser dans le plaidoyer caricatural qu’il aurait pu être.

 

   Aquarius-film   Affiche-film_Le-client   Elle-film

C’est au Brésil que nous mène le cinquième temps fort du festival avec Aquarius de Kleber Mendonça Filho. Clara (Sonia Braga), qui a dédié sa vie à la musique, décide, avec force trompettes, de résister à une société immobilière qui veut lui racheter son appartement – le dernier de l’immeuble qui lui manque – pour construire un nouveau complexe aux profits prometteurs. Au-delà même de la parabole sociale et politique que constitue un tel scénario, le film offre des séquences, entre fantasme et réalité, ainsi que des flash-backs, d’une très grande puissance esthétique ; se risquant sur des terrains inconnus qui sont aussi la joie du grand cinéma.

Sixième et septième temps forts à présent, avec un thème en commun, celui du viol d’une femme, mais traité sous des perspectives radicalement différentes et dans des pays qui le sont tout autant. D’un côté, l’Iran avec Le Client d’Asghar Farhadi dans lequel une jeune femme, Rana (Taraneh Alidoosti), est agressée suite à son emménagement dans un nouvel appartement. Entre silence, vengeance et pardon, le film parvient à évoquer, en filigrane et parfois de manière métaphorique, des problèmes qui concernent plus généralement une société entière. Avec Elle, Paul Verhoeven réveille son public d’entrée de jeu par une ouverture in médias rès et un rôle taillé sur mesure pour Isabelle Huppert, qui donne le « la » à tout le film. Elle n’a pas froid aux yeux, lance ses phrases comme des flèches ardentes (« j’ai été violée, qu’est-ce que vous prenez pour l’apéritif? »), privilégiant les transitions abruptes et désarçonnantes. Ce film constitue un cocktail explosif et original qui interroge les limites traditionnellement établies entre les genres.

Difficile, avant de clore ce « top ten », de ne pas évoquer trois films singuliers et importants, pour des raisons, là encore, très diverses. D’abord, avec Loving, Jeff Nichols signe un film parfait : scénario, découpage, décors, mise en scène, sens du détail et de la reconstitution d’époque… trop parfait, pour d’aucuns. Pourtant, la plus grande réussite de ce film n’est pas là où on l’attend. En dépeignant une authentique histoire d’amour interraciale dans l’Amérique de la Ségrégation des années 50 et 60, le réalisateur ne se livre jamais à une surenchère dans la violence, déjouant même les attentes du spectateur en optant toujours pour un ton juste, à l’encontre d’une dramatisation parfois trop facile et trop rapide.

Neuvième temps fort avec The Neon Demon, très décrié par la critique à Cannes malgré la puissance des images et la cruauté fascinante de cette fable qui dépeint une « hyper contemporanéité » avide de beauté, d’éternité et prête à tout pour cela. La sauvagerie qui se cache derrière les apparences de l’esthétique publicitaire aseptisée et mondialisée éclate de manière foudroyante dans cette oeuvre qui explore également tout le spectre du chant des sirènes… numériques.

 

Loving   Neon-Demon   Rester vertical

 

Enfin un film français, par son audace et sa fougue, vient clore ce rapide florilège : Rester vertical d’Alain Guiraudie. Scénariste à la dérive, Léo tombe sous le charme d’une bergère, Marie, avec qui il a un enfant au beau milieu des causses de Lozère, cernées par les loups. Angoisses viscérales, transgressions et perversions hantent puissamment ce film et imposent pour l’humanité un devoir : celui de résister « en restant vertical ».

Merci aux organisateurs de ce 69e Festival et à Thierry Frémaux pour ce large panorama du cinéma mondial, où entre retour aux sources et interrogation de notre modernité, le 7e art montre, à nouveau, sa capacité à être un instrument de pensée au milieu d’un concert planétaire d’images de toutes sortes qui donne parfois le tournis.

La rédaction de Bien En Place