
En ces temps troublés, l’exposition « Vers la paix perpétu-aile(s) – Guerre et paix » (« The Wings of Peace – War and Peace ») a trouvé un retentissement dans un espace à quelques encâblures d’Art Basel Paris 2026. Sarah Vinitz et Elena Volnykh pour la Tora and Art Foundation en ont assuré la production en des temps records ; le commissariat a été confié au conservateur du patrimoine Jean-Baptiste Chantoiseau et l’organisation à Raphaël Chantoiseau côté Bien en place.
Si le sous-titre « Guerre et paix » peut évoquer le roman de Léon Tolstoï de 1867, c’est au cœur de l’actualité la plus urgente que se situe l’exposition. Elle ambitionne d’explorer les questions de conflit, de pouvoir, de violence, de liberté individuelle et de responsabilité à travers les œuvres de cinq artistes issus de générations et de pratiques artistiques différentes : ORLAN, Esther Ferrer, Oleg Kulik, Léa Le Bricomte et Émeric Lhuisset.
À travers des médiums comme la performance, la photographie, la sculpture et l’art conceptuel, l’exposition examine la manière dont les artistes abordent les réalités politiques et sociales contemporaines, tout en laissant place à l’expression individuelle, à la confrontation des points de vue et au dialogue.

Courtesy de l’artiste et de Ceysson & Bénétière ; la statue orchestre un jeu d’ombres et de lumière qui a fait sensation le soir du vernissage ; ORLAN a prenant la pose devant la photographie Pour la paix perpétu-aile(s) et sa célèbre Origine de la guerre ; © Ankou photography
Figure majeure de l’art corporel et de la performance, ORLAN questionne depuis les années 1960 les représentations du corps et de l’identité. Sa pratique inclut la performance, la photographie, la sculpture et la vidéo, ainsi que, plus récemment, l’intelligence artificielle, la robotique et les biotechnologies, qu’elle utilise pour remettre en question les conventions sociales et politiques.
Sa participation à Vers la paix perpétu-aile(s) s’inscrit dans le prolongement du cycle de lectures « Leçons d’artiste » qu’elle a donné au Louvre cette année. Lors de sa séance finale, en guise de point d’orgue, elle a notamment évoqué la figure de la colombe, symbole de paix. Ce motif prend une nouvelle dimension dans l’exposition, invitant à repenser la notion de paix à l’aune des conflits contemporains.
L’exposition a emprunté son titre à l’œuvre présentée par ORLAN, Vers la paix perpétu-aile(s), une sculpture réalisée à partir d’un scan 3D et d’un moulage du corps de l’artiste. Ce message en faveur de la paix s’avérait primordial pour Sarah Vinitz au regard de tout le travail qu’elle effectue dans le cadre de sa fondation. En concevant la scénographie, Jean-Baptiste Chantoiseau a tenu à placer la sculpture au centre de l’espace : elle irradie ainsi comme un soleil envoyant son message tout alentour.

ORLAN le déclare depuis 1995, « Je suis inconsolable ». Face au déferlement de violence, de guerre, de masculinisme et au cortège d’horreurs indécentes qui nous est donné à voir au quotidien, ce cri de désespoir, de rage, de colère et d’indignation continue à retentir aujourd’hui, plus que jamais ! Depuis la vitrine de la galerie jusqu’à l’espace intérieur, le visiteur est invité à partager cette indignation et à faire sienne cette œuvre singulière et hybride, qui mêle peinture, performance et intelligence artificielle. La série est présentée au Palazzo Mora dans le cadre de la Biennale de Venise 2026 jusqu’au 22 novembre.
Léa Le Bricomte, Drippings Medals 3, 2012, médailles et rubans et militaires, barre en laiton, courtesy de l’artiste (à gauche) ; deux Spirits Houses, 2019-2020, munitions neutralisées assemblées sur plaques en bois, socles en bois, courtesy de l’artiste entourent la photographie d’Émeric Lhuisset dont il va être question ci-après. Photos de l’exposition © Ankou photography
Léa Le Bricomte travaille avec les matériaux et des symboles de la guerre, qu’elle détourne de leur fonction première. Cette idée de retourner les moyens de la guerre contre eux-mêmes a particulièrement intéressé Jean-Baptiste Chantoiseau : elle fait sens dans une exposition explorant les voies pour trouver un passage de la guerre vers la paix. L’artiste présente dans l’exposition Dripping Medals, une installation composée de médailles et de rubans militaires authentiques datant de la Première Guerre mondiale, dont la composition fait référence aux œuvres de Jackson Pollock. En réinterprétant ces objets, l’artiste les extrait de leur contexte militaire afin de leur donner une signification différente. Il en va de même avec ses architectures fabuleuses, faites de munitions et cartouches qui revisitent de manière originale le patrimoine mondial.
En haut, Émeric Lhuisset, J’entends au loin la réponse des cosaques, photographie réalisée avec l’aide des Forces de Défense Territoriale (ТРО Меdіа), de la 112e Brigade et du soldat Roman Gribov de l’Ile aux Serpents, Ukraine, 2023 © Émeric Lhuisset ; en bas le tableau d’Ilya Répine, Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie (1880-1891), dont l’artiste s’inspire.
Émeric Lhuisset travaille sur les thèmes des conflits et de la mémoire collective, en s’intéressant notamment aux communautés touchées par la guerre et à leur manière de se réapproprier leur histoire. Dans l’exposition, il présente une œuvre J’entends au loin la réponse des cosaques, une réinterprétation photographique contemporaine du célèbre tableau d’Ilya Répine, Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie. Émeric Lhuisset est un artiste engagé depuis son plus jeune âge, qui se rend sur tous les fronts au péril de sa vie pour photographier, témoigner et créer envers et contre tout. Publiée à la une du Financial Times, sa photographie a fait le tour du monde et elle est devenue iconique. C’est dire l’importance du travail d’Émeric Lhuisset, dont le retentissement se poursuit tant il parvient à réunir des notions aussi primordiales que la résistance, l’identité et l’art au service d’une humanité qui ne devrait pas connaître de frontières.
En regard de l’œuvre d’ORLAN, deux grands tirages d’Oleg Kulik spécialement édités pour l’exposition et extraits de sa série « The Russian », © Oleg Kulik, tous droits réservés ; photos de l’exposition © Ankou photography
Oleg Kulik, figure majeure de l’actionnisme moscovite des années 1990, développe une pratique artistique mêlant performance, photographie et sculpture. Il est notamment connu pour ses performances radicales, au cours desquelles il incarnait un animal afin d’interroger les rapports entre l’humain et l’animal.
À Paris, il présente At the Church, une œuvre faisant partie de sa célèbre série The Russian, réalisée à partir d’un photomontage et d’une impression numérique. À travers l’absurde et le kitsch, l’œuvre souligne de profondes contradictions socioculturelles. Créée dans les années 1990, elle prend aujourd’hui une résonance presque prophétique à la lumière des conflits internationaux actuels. Cette photographie évoque une catastrophe déjà survenue, dont les conséquences continuent de se faire sentir. Pour le commissaire, elle sous-entend aussi le règne destructeur d’une animalité déchainée régnant au pouvoir et provoquant accidents, désastres et chaos irréparables. Au regard de cette noirceur, et dans un parfait effet de balance, l’autre photographie, At Home, peut évoquer un espoir avec ce rayon de lumière éclairant une femme enceinte et une naissance à venir. Entre guerre et paix, l’équilibre est toujours précaire et le photographe russe a l’art de dépeindre cette fragilité.
Esther Ferrer, Détournement de la pornographie au service de l’art : Jouets éducatifs, Le viol arme de guerre – courtesy Galerie Lara Vincy (à gauche) ; Jean-Baptiste Chantoiseau, Sarah Vinitz, Esther Ferrer, ORLAN, Léa Le Bricomte et Raphaël Chantoiseau le soir du vernissage (à droite) © Ankou photography
Esther Ferrer aborde les thèmes de l’exposition à travers des œuvres qui détournent l’imagerie des armes. Dans sa série Juguetes educativos (Jouets éducatifs), présentée à cette occasion, elle rapproche l’univers de l’enfance et du jeu de celui des armes de guerre, soulignant la frontière parfois ténue entre ces deux mondes. Pour Jean-Baptiste Chantoiseau, elle nous rappelle aussi combien l’infantilisme aux commandes du pouvoir politique peut provoquer guerres et violence. Sous des airs ironiques, irrévérencieux et humoristiques pour certains, la leçon s’avère en vérité didactique !



Le vernissage a été marqué par le discours du commissaire Jean-Baptiste Chantoiseau (en haut) puis par le discours performance d’ORLAN (ci-dessus). © Ankou photography. Un immense bravo à Sarah Vinitz, Elena Volnykh et Raphaël Chantoiseau eux aussi très applaudis ! De grands remerciements pour Beñat Moreno, les équipes de Sarah Vinitz et celles des artistes.
Le vernissage a attiré des centaines de visiteurs sur toute la soirée, avec de nombreuses personnalités, faisant de cette ouverture un moment festif et chaleureux.



Thierry Marsaux, ORLAN, Christophe Guillarme © Ankou photography


La rédaction de Bien en place
































































