Day: 11 juillet 2021

CANNES – QUINZAINE 2021

Monrovia, Indiana de Frederick Wiseman

Monrovia, Indiana de Frederick Wiseman ou comment le regard s’élève au-dessus des champs et prairies

Sélectionné dans la catégorie La Quinzaine des Réalisateurs, le documentaire de Frederick Wiseman, son 44ème long-métrage tourné en 2018, nous fait découvrir Monrovia, une petite ville du Midwest dans l’État de l’Indiana. L’œuvre qui dure 2h40 peut décourager les spectateurs impatients ou les spectateurs accrocs aux films d’action. Avec Wiseman, on entre dans une parenthèse hors du temps. Le temps se fige même, comme le regard pourrait se fixer sur une toile de Grant Wood qui a peint l’Iowa (Spring in Town, 1941) ou la pensée sur une page de Sherwood Anderson qui a raconté l’Ohio (Winesburg, Ohio, 1919).

De l’Indiana, Wiseman a rapporté de magnifiques paysages en plans larges statiques – ciel, champs, prairies, rues où le bruit du vent, l’aboiement d’un chien, le passage des voitures rythment le quotidien autant que le silence.

Le cinéaste a filmé des réunions publiques dans des institutions (mairie, lycée, église, Lion’s Club). Il a capté des conversations entre compères dans un café, lors d’une fête de village. Il a enregistré un cours de gymnastique pour adultes, une répétition de chorégraphie par des jeunes filles, une coupe de cheveux chez le barbier, une cérémonie à la loge maçonnique, une intervention chirurgicale chez le vétérinaire, une séance de tatouage. Il nous promène au supermarché, chez le marchand d’armes, dans une vente aux enchères d’équipements agricoles.

La caméra multiplie les plans, devient incisive jusqu’à la saturation pour décrire la culture du maïs, l’élevage porcin, l’élevage bovin, la préparation des plats au supermarché. Les lieux, les gestes, les objets, les véhicules sont filmés avec minutie. Les consommateurs contemplent les rayons d’un supermarché, d’autres paient leurs achats au magasin d’alcool. Au bout d’un moment, on oublie qu’on est en Amérique du Nord. Les préoccupations des élus et des citoyens, les inquiétudes des uns, les joies des autres  deviennent les nôtres. On discute de la nécessité d’une bouche d’incendie, d’un banc public, de la construction d’un parc immobilier.

Wiseman nous conte la vie qui se termine par la mort comme son documentaire qui se conclut avec les funérailles d’une habitante. Et l’hymne incontournable Amazing Grace jusqu’à l’émotion.

Esther Heboyan

CANNES 2021 : Hommage à Mark Cousins

The Story of Film : A New Generation de Mark Cousins, par amour du cinéma

Avant même la cérémonie d’ouverture et la projection d’Annette de Leos Carax, le Festival de Cannes a fait place à une séance spéciale avec le très beau documentaire du Britannique Mark Cousins, The Story of Film : A New Generation. Quoi de mieux pour inaugurer l’un des plus célèbres festivals de films au monde qu’un film sur le cinéma ?

Après une année blanche où les festivals étaient annulés, les tournages au ralenti, Mark Cousins réaffirme le pouvoir du septième art, propose de nous promener dans l’univers parallèle des films.

Il nous demande de fermer les yeux et d’imaginer Shirley MacLaine courant vers Jack Lemmon dans La Garçonnière (1960) de Billy Wilder. Le cinéma, dit-il, n’est pas en danger, ne le sera jamais. Car, ajoute-t-il, nous formons une famille. Et en dépit des innovations dans le domaine technologique qui ont modifié nos habitudes de consommation, le cinéma a gardé sa luminosité, son honnêteté, sa beauté. Cousins a foi dans l’image en mouvement.

Pour le prouver, il va mentionner Orson Welles, Agnès Varda, Charles Burnett, Ari Aster et tant d’autres. Il va commenter des extraits d’œuvres qui « ont étiré les conventions », revisité le langage cinématographique : PK (2014) de l’Indien Aamir Khan ou P’tit Quinquin (2014) du Français Bruno Dumont pour la comédie, la poitrine de Jane Russell filmée en forte plongée ou des muscles comme une armure dans Moonlight (2016) de Barry Jenkins pour la représentation du corps .

Cousins souligne des procédés d’écriture filmique qui intègrent la lenteur comme An Elephant Sitting Still (2018) du Chinois Hu Bo, l’observation comme La Bataille du Chili (1973) du Chilien Patricio Guzman, l’empathie pour une adolescente qui vit sur une décharge comme dans Something Better to Come (2014) de la Polonaise Hanna Polak, l’irréel comme chez Germaine Dulac ou à travers le mouvement « the Greek Weird Wave » (la vague grecque bizarre).

La deuxième partie du documentaire fait le bilan des thèmes qui nous intéressent et intéressent le cinéma. Le très long documentaire de Cousins s’adresse non seulement aux cinéphiles et spécialistes mais également à qui veut comprendre l’être-au-monde par la magie du cinéma.

Esther Heboyan

7/7/2021