Jour : 10 juin 2019

CANNES 2019 – nos films préférés

Parmi les 27 films vus par l’association Bien en place en 2019 à Cannes, rapide panorama des longs-métrages qui nous ont marqués par leurs qualités narratives, esthétiques ou par leur message.

Les Misérables de Ladj Ly

L'équipe des "Misérables" par Samina Seyed pendant le photo-call, CANNES 2019

L’équipe des « Misérables » par Samina Seyed pendant le photo-call, CANNES 2019

Le film a emporté l’adhésion totale de BIEN EN PLACE. D’abord pour le doigté d’un scénario qui ne sombre jamais dans la facilité d’une vision manichéenne du monde. Bien ancré sur la réalité d’un terrain social mouvementé qu’il connaît de l’intérieur, Ladj Ly montre, avec subtilité, le quotidien d’une banlieue défavorisée de la Seine Saint-Denis. Loin de victimiser les uns ou de faire des autres des héros, il montre les douleurs, les errances et parfois aussi la grandeur d’âme des deux côtés : du point de vue des délinquants défavorisés comme de celui des policiers débordés par la situation.

Promenant avec aisance sa caméra aussi bien dans les airs que sur le trottoir, il dévoile les connexions, les liens de voisinage, le fonctionnement des réseaux avec un tel naturel que rien ne paraît jamais forcé. Entente entre forces de l’ordre et certains caïds pour l’obtention d’informations, liens par une langue étrangère partagée entre certains habitants et de jeunes policiers, solidarité spontanée d’adolescents s’estimant injustement ciblés, confrontations viriles entre gens du crique et communauté africaine : le récit met en lumière toutes les composantes d’un microcosme toujours sur la brèche et à deux doigts d’éclater. L’interprétation du collectif d’acteurs et d’actrices ici rassemble est éblouissante.

Certaines scènes, symboliques, frappent les esprits, notamment celle du jeune voleur retrouvé et violemment puni dans une cage avec un lion par des adultes devenus aveugles des traumatismes infligés aux générations futures. Car c’est bien cela qui est le plus poignant dans ce film : la présence précaire et douloureuse de tous ces jeunes, qui hantent l’espace ou occupent le devant de la scène ; une scène privée d’avenir et désertée par les pouvoirs politiques et les élites. En les rendant présents à l’écran sans compromission et avec un regard sensible, Ladj Ly a su créer un film d’une grande poésie, où brutalité et émotion coexistent en même souffle.

 

Dolor y Gloria de Pedro Almodovar

Antonio Banderas, prix d’interprétation CANNES 2019 – Photo Samina Seyed

Avec Douleur et Gloire, Pedro Almodovar livre l’un de ses longs-métrages les plus personnels. Il y dépeint la crise d’un artiste atteint par la fatigue de l’âge, la douleur, l’addiction aux drogues et qui replonge dans son enfance pour mieux renouer avec la création artistique et se livrer à un hommage très sensible à une mère disparue. Double, dans le film, du réalisateur espagnol, Antonio Banderas est époustouflant : sans doute son plus grand rôle. La composition de l’image – aux couleurs étonnamment vives – et la musique gracieuse ajoutent une touche poétique à ce récit poignant.

Parasite de Bong Joon Ho

Bong Joon-ho et l’acteur principal du film « Parasite », Palme d’Or 2019. Photo Samina Seyed

Le remarquable et inattendu Gisaengchung (Parasite) du Coréen Joon Ho Bong a enchanté cette année la Croisette et convaincu BIEN EN PLACE ! Grâce à un scénario remarquablement construit et riche en rebondissements, le cinéaste explore les inégalités sociales et les rapports de classes avec une ironie et une efficacité redoutables. L’esthétique et le découpage, modernes et rythmés, ajoutent à ce film plus d’un atout pour emporter l’adhésion d’un spectateur bientôt pris en haleine par ce récit endiablé – authentique chronique de notre modernité !

 

Matthias et Maxime de Xavier Dolan

Xavier Dolan et l’un des acteurs principaux de son film présenté à Cannes 2019. Photo Samina Seyed

Après The Death and Life of John F. Donovan (2018), au scénario et au montage problématiques, Xavier Dolan revient à son terrain familier et à ses amours de jeunesse, proposant un récit visuel puissant, dans un style naturaliste à la fois brut et poétique. Film à fleur de peau, parfois déroutant du fait aussi de l’accent local québécois, Matthias et Maxime retrace l’histoire d’un amour homosexuel qui peine à s’assumer et à devenir réel ; il propose une réflexion douloureuse sur la quête de l’autre. Xavier Dolan, qui se met lui-même en scène dans le film en incarnant l’un des deux personnages principaux, tombe le masque, donne à voir ses meurtrissures, symbolisées par cette tache qui recouvre en partie le côté droit de son visage. La scène du miroir ou celle de l’atelier, vue à travers une embrasure, sont de grands moments esthétiques et cinématographiques. Saluons le courage d’un Xavier Dolan qui refuse la facilité que son succès pourrait lui garantir pour faire l’autoportrait d’un artiste en mal d’être et en recherche d’authenticité et d’amour.

 

Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Il avait enchanté Cannes en 2016 avec son remarquable Aquarius… Le scénariste, réalisateur et critique de films brésilien Kleber Mendonça Filho a très justement remporté en 2019 le Prix du jury pour son film Bacurau, qu’il co-signe avec Juliano Dornelles. Ce récit poignant a pour point de départ le décès de la matriarche d’un village du nord est brésilien – Bacurau ; décès qui constitue le point de départ d’une série d’événements étranges… Les images en panavision rappellent la beauté des grands classiques d’un David Lean – comme Lawrence d’Arabie – sans que cela ne mette au second plan la critique politique.

 

Il Traditore de Marco Bellocchio

C’est un panthéon de l’histoire de son pays – la lutte anti-mafia des années 1980-1990 – que le réalisateur Marco Bellocchio revisite avec une efficacité redoutable. Son scénario s’intéresse pour cela au destin de Tommaso Buscetta – remarquablement incarné par Pierfrancesco Favino, qui lui aussi aurait mérité un prix d’interprétation – un mafieux qui décide de dénoncer cette « Cosa Nostra », dont il fut l’un des membres principaux, suite à la surenchère de la violence et à l’assassinat de ses enfants. Tout le film est construit depuis son point de vue, ce qui crée un puissant effet d’empathie chez le spectateur. Tommaso, dans sa lutte, collabore avec le célèbre juge Giovanni Falcone – assassiné en 1992 à Capaci lors de l’explosion d’un pont ; scène magistralement filmée par Marco Bellocchio qui, du début à la fin, offre une magistrale leçon de mise en scène.

 

Atlantique de Mati Diop

Mati Diop, la réalisatrice d’ « Atlantique », récompensée par le Grand prix du jury – Cannes 2019. Photo Samina Seyed

Avec Atlantique, la réalisatrice Mati Diop met en scène un scénario remarquable qu’elle a écrit elle-même ; une histoire d’amour avant tout, de cœur, d’âme… et d’esprit aussi ! A Dakar, la jeune Ada doit épouser le riche Omar ; un mariage forcé qui la prive de son amour secret, le jeune Souleiman, lequel, bientôt, disparaît de sa vie… pour toujours ? Ce film, subtil et délicat, offre des images de l’océan à couper le souffle, comme si les vagues sculptaient des formes et des corps. Un bol d’air féminin et africain qui participe pleinement de la beauté de la sélection 2019 !

 

Roubaix, une lumière de Arnaud Desplechin

Arnaud Desplechin et ses actrices pendant le photo-call – Photo Samina Seyed

A partir d’une série de faits divers se déroulant à Roubaix, Arnaud Desplechin construit un film singulier, dont la tonalité tranche avec les séries policières auxquelles la télévision nous a habitués. Ce qui l’intéresse tout particulièrement est moins le suspense que l’humanité de ses personnages, touchante que ceux-ci soient du côté du bien ou du mal; notions d’ailleurs dépassées par ce récit sensible, entre ombre et lumière.

 

A Hidden Life de Terrence Malick

Durant près de trois heures, Terrence Malick entraîne son spectateur dans une odyssée magistrale qui ressuscite l’une des périodes les plus sombres du siècle passé : la montée en puissance de la barbarie nazie et le sacrifice de résistants fidèles jusqu’au bout à leurs valeurs. Pour ce faire, il retrace la parcours d’un paysan des montagnes autrichiennes, Franz, qui refuse le suivisme facile et lâche des habitants de son village pour résister à Hitler au péril de sa vie. La justesse de l’interprétation et la très grande puissance des images font de film un incontournable de cette édition 2019.

 

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Céline Sciamma et l’équipe du film « Portrait de la jeune fille en feu » au photo-call de Cannes 2019. Photo Samina Seyed

Parmi les autres réussites de cette compétition, citons le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui propose un film d’époque (XVIIIe siècle) d’une rare finesse et élégance. Marianne, jeune femme peintre de talent, doit se rendre dans la demeure de la troublante Héloïse, pour y réaliser son portrait… un exercice difficile qui fait naître bientôt une complicité trouble et inattendue entre les deux femmes. A partir d’un scénario pour le moins original, Céline Sciamma dépeint de manière subtile une univers féminin, tout en force et en faiblesse, et offre une éducation sentimentale qui résonne avec les thématiques de notre modernité.

 

Coup de cœur – Hors compétition

Les plus belles années d’une vie de Claude Lelouch

Difficile de trouver les mots pour décrire la séance de ce samedi 18 mai 2019 en compagnie de Claude Lelouch, Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée… 53 ans après Un homme et une femme, qui lui a valu la Palme d’Or, Claude Lelouch filme de nouveau les deux héros de son long-métrage légendaire dans Les plus belles années d’une vie. Une émotion authentique et sincère traverse cette œuvre du début à la fin, ce qui était loin d’être gagné d’avance. Le cinéaste a su orchestrer un montage subtile où le passé et le présent se mêlent sans jamais être figés : ce n’est pas de commémoration dont il s’agit mais d’un dialogue avec le temps, inachevable par définition. Il donne vie à un film qui respire, qui vibre ; un film où les larmes se mêlent à l’humour; les souvenirs aux projets d’évasion futurs… Jean-Louis Trintignant, à 88 ans, illumine l’écran avec une sincérité et une présence à l’état pur ; quant au charme et au charisme tout en douceur d’Anouk Aimée, ils opèrent toujours, dans une séduction confondante. Toute la salle était en larmes puis a entonné de façon spontanée le mythique « cha badabada », pour prolonger la magie d’une soirée qu’on ne pourra jamais répéter mais qui restera gravée dans nos cœurs.

 

Mention spéciale documentaire – Diego Maradona par Asif Kapadia

Quatre ans après la réussite absolue de son documentaire sur Amy Winehouse, Asif Kapadia s’attaque en 2019 à une autre icône, du sport cette fois-ci : Diego Maradona. Ce personnage fascinant est ici dépeint dans toute sa complexité : d’un bout à l’autre du film, on ne sait pas s’il faut l’adorer ou le détester ! Il reste une légende inégalée : personne ne s’impose avant lui, ni après lui dans son domaine. Le film permet de revivre de l’intérieur les moments forts et remarquables de sa carrière mais aussi de sa vie tant ses émotions, sentiments personnels et difficultés sont subtilement dévoilés. Gloire et douleur sont donc au rendez-vous ! Même si vous n’êtes pas fan de football, vous serez séduit par les 2 h 10 de suspense et de rebondissements sur ce personnage excessif et drogué, tel qu’il ne pourrait plus en exister à l’heure des réseaux sociaux.

La rédaction de Bien en place