Jour : 23 mai 2019

Cannes 2019 : un festival à réveiller les morts… et les esprits !

Alors qu’il ne reste plus que deux journées de compétition officielle, retour sur quelques temps forts qui ont marqué Bien en place lors du Festival de Cannes 2019, un festival à réveiller les morts… et les esprits !

 

TO LIVE TO DANSE TO FIGHT

Tout a commencé par une journée qui ne voulait pas s’achever… Dans The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, la lumière peine à diminuer au profit de l’obscurité, peut-être parce que les morts, qui préparent leur retour, ont besoin de temps pour peaufiner leur spectacle spectral ! Avec l’humour grinçant et efficace qu’on lui connaît déjà, Jim Jarmusch s’attaque à un film de genre en réunissant un casting de choc (Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton…), prêt à affronter une horde de morts-vivants en quête désespérée de wifi ou d’un verre de Chardonnay ! Les personnages, aux démarches chaloupées, défilent en cadence à l’écran ; phrases et séquences se répètent avec de légères variations – suivant un trait stylistique cher à Jim Jarmusch. L’époque contemporaine se reflète avec une ironie mordante et vampirisante dans ce film hanté et délicieusement à contre-courant !

      

Tilda Swinton aux côtés de Raphaël et Jean-Baptiste Chantoiseau

On pouvait craindre le pire avec le biopic, genre risqué s’il en est, dédié à Elton John ! Mais c’est avec finesse et une certaine maestria que Dexter Fletcher a su mener, tambour battant, son Rocketman qui retrace l’ascension au sommet de la star anglaise de la pop musique. La performance de Taron Egerton, qui incarne le chanteur prodige, y est pour beaucoup. Le montage, ménageant de nombreux aller-retour entre le passé et le présent, crée une dynamique qui propulse ce « rocketman » au top des musicals de ce début de XXIe siècle.

 

ESPRIT, Y ES-TU ?

Avec Atlantique, la réalisatrice Mati Diop met en scène un scénario remarquable qu’elle a écrit elle-même ; une histoire d’amour avant tout, de cœur, d’âme… et d’esprit aussi ! A Dakar, la jeune Ada doit épouser le riche Omar ; un mariage forcé qui la prive de son amour secret, le jeune Souleiman, lequel, bientôt, disparaît de sa vie… pour toujours ? Ce film, subtil et délicat, offre des images de l’océan à couper le souffle, comme si les vagues sculptaient des formes et des corps. Un bol d’air féminin et africain qui participe pleinement de la beauté de la sélection 2019 !

Mati Diop, la réalisatrice d’ « Atlantique », récompensée par le Grand prix du jury – Cannes 2019. Photo Samina Seyed

 

L'équipe des "Misérables" par Samina Seyed pendant le photo-call, CANNES 2019

L’équipe des « Misérables » par Samina Seyed pendant le photo-call, CANNES 2019

L’esprit de Victor Hugo fut présent avec Les Misérables, mais des « misérables » revisités à Saint-Denis au XXIe siècle. Ce film singulier, aux gros plans poignants, propose une exploration de la réalité sociale française qui va au-delà du documentaire – tout en restant ancré sur le terrain. Dans cette fiction bel et bien vivante, les personnages, en l’espace d’une ou deux journées de leur vies, savent mêler dignité et tragédie, peine et joie, le tout dans une leçon de cinéma signée par un jeune réalisateur au fait de ce dont il parle et qui a de l’avenir !

 

MEMOIRES DES VIVANTS

Chacun à leur façon – et avec des parcours et à des âges différents – Pedro Almodovar et Xavier Dolan ont proposé des longs-métrages magnifiques et convaincants, matières à autoportraits émouvants et vibrants.

  

Xavier Dolan et l’un des acteurs principaux de son film présenté à Cannes 2019. Photo Samina Seyed

Avec Douleur et Gloire, Pedro Almodovar dépeint la crise d’un artiste atteint par la fatigue de l’âge, la douleur, l’addiction aux drogues et qui replonge dans son enfance pour mieux renouer avec la création artistique et se livrer à un hommage très sensible à une mère disparue. Double, dans le film, du réalisateur espagnol, Antonio Banderas est époustouflant : sans doute son plus grand rôle. La composition de l’image – aux couleurs étonnamment vives – et la musique gracieuse ajoutent une touche poétique à ce récit poignant.

Après « The Death and Life of John F. Donovan » (2018), au scénario et au montage problématiques, Xavier Dolan revient, pour sa part, à son terrain familier et à ses amours de jeunesse, proposant un récit visuel puissant, dans un style naturaliste à la fois brut et poétique. Film à fleur de peau, parfois déroutant du fait aussi de l’accent local québécois, « Matthias et Maxime » retrace l’histoire d’un amour homosexuel qui peine à s’assumer et à devenir réel ; il propose une réflexion douloureuse sur la quête de l’autre. Xavier Dolan, qui se met lui-même en scène dans le film en incarnant l’un des deux personnages principaux, tombe le masque, donne à voir ses meurtrissures, symbolisées par cette tache qui recouvre en partie le côté droit de son visage. La scène du miroir ou celle de l’atelier, vue à travers une embrasure, sont de grands moments esthétiques et cinématographiques. Saluons le courage d’un Xavier Dolan qui refuse la facilité que son succès pourrait lui garantir pour faire l’autoportrait d’un artiste en mal d’être et en recherche d’authenticité et d’amour.

 

   

Difficile de trouver les mots pour décrire la séance de ce samedi 18 mai 2019 en compagnie de Claude Lelouch, Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée… 53 ans après Un homme et une femme, qui lui a valu la Palme d’Or, Claude Lelouch filme de nouveau les deux héros de son long-métrage légendaire dans Les plus belles années d’une vie. Une émotion authentique et sincère traverse cette œuvre du début à la fin, ce qui était loin d’être gagné d’avance. Le cinéaste a su orchestrer un montage subtile où le passé et le présent se mêlent sans jamais être figés : ce n’est pas de commémoration dont il s’agit mais d’un dialogue avec le temps, inachevable par définition. Il donne vie à un film qui respire, qui vibre ; un film où les larmes se mêlent à l’humour; les souvenirs aux projets d’évasion futurs… Jean-Louis Trintignant, à 88 ans, illumine l’écran avec une sincérité et une présence à l’état pur ; quant au charme et au charisme tout en douceur d’Anouk Aimée, ils opèrent toujours, dans une séduction confondante. Toute la salle était en larmes puis a entonné de façon spontanée le mythique « cha badabada », pour prolonger la magie d’une soirée qu’on ne pourra jamais répéter mais qui restera gravée dans nos cœurs.

 

UN TABLEAU FEMININ ET UN BIJOU VENU DE COREE

 

Céline Sciamma et l’équipe du film « Portrait de la jeune fille en feu » au photo-call de Cannes 2019. Photo Samina Seyed

 

Bong Joon-ho et l’acteur principal du film « Parasite », Palme d’Or 2019. Photo Samina Seyed

Parmi les autres réussites de cette compétition, citons le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui propose un film d’époque (XVIIIe siècle) d’une rare finesse et élégance. Marianne, jeune femme peintre de talent, doit se rendre dans la demeure de la troublante Héloïse, pour y réaliser son portrait… un exercice difficile qui fait naître bientôt une complicité trouble et inattendue.

Enfin, le remarquable et inattendu Gisaengchung (Parasite) du Coréen Joon Ho Bong a enchanté la Croisette et convaincu Bien en place ! Grâce à un scénario remarquablement construit et riche en rebondissements, le cinéaste explore les inégalités sociales et les rapports de classes avec une ironie et une efficacité redoutables. L’esthétique et le découpage, modernes et rythmés, ajoutent à ce film une carte de plus pour figurer au palmarès… bien en place ?

Jean-Baptiste Chantoiseau