Sous la lumière de Darius Khondji

Jordan Mintzer, le 25 juin 2019, a été lauréat du 3e Prix du livre de cinéma du CNC pour un ouvrage que tous les amoureux du 7e art devraient avoir un jour entre leurs mains : CONVERSATIONS AVEC DARIUS KHONDJI (éditions Synecdoche, 2018). En présence du grand critique et historien du cinéma Michel Ciment, de l’éditeur et de la présidente du jury, la comédienne Emmanuelle Devos, cette cérémonie a permis de mettre sous la lumière l’œuvre d’un des plus grands chefs-opérateur de l’image au monde : Darius Khondji.

Ce livre bilingue (français/anglais) constitue une authentique prouesse éditoriale, ayant nécessité de nombreuses années de travail. Le lecteur y trouvera des documents d’archives inédits, des photos de tournages, des extraits de storyboards ou des moodboards qui tous reflètent la riche carrière de Darius Khondji. Les passionnantes conversations entre ce dernier et Jordan Mintzer, producteur de films et critique new yorkais, offrent une contribution majeure à la connaissance d’un métier dont il est hélas trop peu question dans les ouvrages de cinéma : celui de chef-opérateur de l’image. Il comporte en outre des interviews d’artistes avec lesquels Darius Khondji a collaboré… et la liste est impressionnante : Jean-Baptiste Mondino, Jean-Pierre Jeunet, Bernardo Bertolucci, Woody Allen, Isabelle Huppert, James Gray… Leurs témoignages apportent des points de vue précis et singuliers : on appréhende ainsi grâce à eux, de façon très parlante, certains des défis que Darius Khondji a été amené à relever et la manière dont il y est parvenu. De plus, en donnant la parole à des étalonneurs, des cadreurs, à des techniciens et artistes de renom, comme Yvan Lucas, Jörg Widmer, Philippe Parreno ou Frank Weterrings, Jordan Mintzer prolonge cette exploration de la fabrique des films de manière didactique, sans jamais séparer ce qui relève de la technique et de l’artistique. Par ailleurs, un avant-propos de Michel Ciment – rappelant la nécessité de dépasser la simple « politique des auteurs »pour envisager le cinéma comme un travail collectif – et une conclusion touchante de Nicolas Winding Refn, encadrent de la plus belle des façons l’ouverture et la fin du livre.

Les conversations en continu entre Darius Khondji et Jordan Mintzer forment le cœur battant de ce livre vivant et reviennent – en plus des artistes déjà cités ci-dessus – sur ses collaborations avec David Fincher, Alan Parker, Roman Polanski, Danny Boyle, Sydney Pollack, Michael Haneke, Wong Kar-Wai, Bong Joon Ho… entre autres ! La participation de Darius Khondji à de si multiples chefs-d’œuvre cinématographiques permet au dialogue avec Jordan Mintzer de faire entrer, de manière exemplaire, le lecteur dans les arcanes de la conception et de l’exécution de l’image de cinéma.

   

L’équipe de Bien en place avec Darius Khondji au CNC le 25 juin 2019 et un extrait du livre paru chez Synedoche (2018).

Dans son introduction, Jordan Mintzer, revient sur l’éternelle opposition entre artiste et artisan. Ce débat a traversé toute l’histoire de l’art et concerné plus particulièrement les peintres, qui de simples « coloristes » voulaient être considérés comme des intellectuels et des artistes à part entière, au même titre que les poètes et les écrivains. De la Renaissance italienne à nos jours, les siècles passent mais les thématiques reviennent, certes à propos d’un art différent – le cinéma – dont Canudo dès les années 1920 affirmait qu’il était la synthèse de tous les arts -; un art qui justement invite à tout repenser, tant il nécessite la collaboration de métiers et de champs disciplinaires différents.

Film après film, page après page, la dimension artistique du travail technique sur l’image opéré par Darius Khondji s’impose. L’auteur affirme même l’existence d’un style propre à Darius Khondji : « Je ne suis […] pas le seul à remarquer certaines tendances dans sa façon de faire les images et d’éclairer, depuis sa prédilection pour les noirs et les ombres jusqu’à son utilisation du doré et autres lumières chaudes pour ponctuer un plan » (p. 13) ; thèse à laquelle Darius Khondji oppose une approche plus pragmatique, déclarant être à chaque fois au service d’un film et d’un réalisateur et trouver des solutions propres à une histoire et à une esthétique spécifiques.

Et si ces deux vues n’étaient pas si incompatibles qu’elles n’y paraissent ? Le débat, captivant, ne cesse d’être relancé chapitre après chapitre, dans cet ouvrage construit à la manière d’une enquête. Il est vrai qu’en revoyant les films dans lesquels Darius Khondji a été impliqué, un air de famille se constate ; chaleur dorée de l’image, atmosphères jaunes-rouges, densités de noir et blanc, art du contraste. Il apporte ainsi à certains scénarios une vision profondément originale qui aboutit à l’émergence d’un univers plastique singulier et marquant pour le spectateur, à contre-courant parfois de ce qui est attendu pour un genre donné. Les propos de Jean-Pierre Jeunet sont à ce sujet très éclairants. Revenant sur Delicatessen (1991), il déclare : « Sur ce film, il a eu l’idée presque révolutionnaire de tourner avec des couleurs chaudes alors que ce genre d’histoire aurait d’ordinaire impliqué des tons beaucoup plus froids » (p. 93).

La capacité des images de Darius Khondji à frapper l’œil et la mémoire du spectateur se vérifie dans bien des films, comme le montre l’exemple de The Immigrant (2013) de James Gray. Nous avions découvert ce long-métrage lors de sa présentation à Cannes – sans en connaître par avance le générique, placé intégralement à la fin. Si le scénario et surtout le développement des personnages pouvaient, de notre point de vue, laisser le spectateur sur sa faim, les images, en revanche, avec leur luminosité singulière, provoquaient une impression forte : la statue de la Liberté se détachant d’un horizon sépia/orangé ; l’atmosphère rouge-jaune pour rendre la réalité d’espaces intérieurs éclairés à la lampe ou à la bougie dans les années 1920 ; la scène dans l’église avec les cierges et les ondes lumineuses passant à travers les vitraux ; la lumière froide et grise de l’eau et du ciel pendant la traversée vers Ellis Island et cet incroyable plan final, où lumières intérieures et extérieures se mêlent : on y voit, à travers une lucarne fermée par des barreaux, l’héroïne et sa sœur s’éloigner de l’île en bateau tandis que le héros, à la moralité ambiguë, quitte la pièce ; sortie du personnage dont un miroir permet au spectateur d’être le témoin. Tous ces éléments mêlant intérieur, extérieur et reflet se fondent dans un seul et unique plan, où la lumière fait office de synthèse en réunissant, une dernière fois, des personnages dont les destinées se poursuivent dans des directions opposées.

Les exemples pourraient se multiplier à l’infini tant ce livre représente une invitation au voyage ; voyage dans des univers filmiques, des horizons, des ambiances mystérieuses ou chaleureuses : polaroids dans New York frappés d’inquiétante étrangeté ; désert de Mauritanie entre chien et loup  ; photos de tournage en Italie ou de repérage aux États-Unis… Partout émane un sentiment de curiosité et de générosité du regard ; le plaisir des rencontres, des croisements, des synesthésies. Le lien entre peinture et cinéma participe d’une telle gourmandise intellectuelle : des peintres de la Renaissance italienne en passant par Edward Hopper ou par les clairs-obscurs du Caravage. Un œil nourri est un œil bien averti et capable de mettre son expertise au service d’un projet. Le brassage des références et la fertilité des échanges lors de la préparation des tournages comme celui de Seven (1995) s’y avèrent primordiaux et ouvrent là encore des pistes de réflexion fertiles. Enfin il est aussi question du numérique dans cet ouvrage qui tord là encore le cou à certaines idées-reçues : « Avec le numérique, on peut ajouter tout le grain ou le contraste qu’on veut. Je n’ai rencontré aucun problème pour faire en numérique ce que je faisais avant sur pellicule » affirme Darius Khondji.

Conversations avec Darius Khondji de Jordan Mintzer est donc un livre important et éclairant à tous points de vue. En ce mois de mai où les amoureux de cinéma se voient privés de festival de Cannes et de salles obscures, il constitue l’antidote au spleen et relance délicieusement le moteur de la caméra… et celui de l’imagination.

Jean-Baptiste & Raphaël Chantoiseau

La rédaction de Bien en place a eu le privilège d’être photographiée par le maître des ombres et de la lumière, Darius Khondji… devant  La Porte de l’Enfer au musée Rodin ! Puis l’ange a posé entre les deux démons, grâce à la complicité de Marianne Khondji. Nous les en remercions tous deux infiniment.

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