Cannes 2016 : le florilège de Bien En Place

À l’heure où certains des films présentés lors du 69e Festival de Cannes sont déjà sur les écrans (Ma Loute de Bruno Dumont, Elle de Paul Verhoeven, The Neon Demon de Nicolas Winding Refn…) tandis que d’autres se font encore désirer (Juste la Fin du Monde de Xavier Dolan sortira le 21 septembre 2016, Paterson de Jim Jarmusch, le 5 octobre…), Bien En Place, qui a assisté à l’intégralité de la compétition, délivre sa feuille de route. Entre pépites inattendues et confirmation de talent, retour sur 10 temps forts, pour nous, du Festival avant la parution à venir d’articles plus détaillés.

sierra-nevada-800x434          juste-la-fin-du-monde_5594799

La compétition a démarré avec un long, voire un très long métrage (2 h 53) roumain qui est resté gravé dans nos mémoires par la maestria de la mise en scène et du jeu d’acteurs : Sieranevada. Après une ouverture en extérieur qui maintient habilement le spectateur à distance avant que la caméra ne s’engouffre dans une voiture, le film se déroule quasi intégralement dans l’appartement d’une famille de la classe moyenne roumaine, réunie, un samedi, pour commémorer le décès de l’ancien maître des lieux. Durant la première moitié du film, les tensions, déjà sous-jacentes – « Tu n’as aucune idée de ce que je mange le matin » hurle la femme de Lary, l’un des héros principaux – finissent par occuper le devant de la scène, pour mieux exploser ensuite jusqu’à la fin. Dans une entrée à mi chemin entre la cuisine et la salle à manger, la caméra capte des bribes de discussions, laissant avec elle le spectateur sur le seuil, dans un état d’alerte permanent. Cristi Puiu, le réalisateur, propose ici un cinéma en prise avec la vie, sans recourir à des codes ou des symboles comme le souhaitait Pasolini. Rien ne s’arrête jamais; le réel s’offre comme un va et vient dont nous ne sommes, le plus souvent, que les témoins, parfois perdus et déroutés. Les discussions multiples – politiques, sociologiques, familiales – en font de toute évidence un récit filmique où l’oralité est exacerbée, parfois jusqu’à l’absurde (avec une mention spéciale pour tante Ofelia, magnifiquement interprétée par Ana Ciontea) voire l’étrangeté. Une menace, difficile à qualifier, ne cesse de planer pour éclater dans l’une des dernières scènes, à l’extérieur, dans laquelle la violence verbale, inouïe, révèle le malaise d’une société prête à imploser à la moindre occasion. Théâtre familial au réalisme sidérant, le film se veut espace d’expression, nous laissant un peu vacillant au milieu de la mêlée, pour le meilleur et pour le pire ! Une vraie réussite qui lui vaut d’être le premier coup de coeur de Bien En Place (sortie française le 3 août 2016).

Autre plongée dans un univers familial haut en couleur et autre réussite manifeste avec la plus belle standing ovation du festival, comme il y a deux ans : Juste la Fin du Monde de Xavier Dolan. A l’inverse du précédent, ce film d’une heure trente-sept n’accepte pas les moments de faiblesse et agit à la façon d’un coup de poing. La capacité de Xavier Dolan à proposer un univers plastique singulier constitue la grande force de ce long-métrage sur lequel il exerce un contrôle absolu, allant jusqu’à signer seul le montage. Il s’agit en effet pour lui de faire partager sa vision du réel, qui importe plus que l’intrigue elle-même. Couleurs, composition de l’image avec effets de flou, échelle des plans (avec une nette préférence pour le gros plan), musique, enchaînements : le souci du détail et l’esthétique priment sur toute autre considération, ce qui vaudra à Dolan bien des critiques. C’est oublier pourtant un peu vite que la forme se met au service du fond. Le héros du film qui revient, après douze ans d’absence, parmi les siens avec l’intention de leur annoncer sa mort prochaine (ce qu’il ne pourra jamais dévoiler) est un être qui ne parvient pas, précisément, à opérer de mise au point. En jouant avec les impressions et les sensations, Xavier Dolan parvient aussi par ailleurs à déjouer le piège que représente l’adaptation d’une pièce de théâtre (en l’occurrence de Jean-Luc Lagarce) à l’écran. Au milieu de cette sauvage forêt de visages, il propose un cinéma primordial, d’avant le langage pour ainsi dire ; un cinéma de l’aspect, et non de la perspective, dans lequel les personnages sont aveuglés par leur folie. Certes, ils sont excessifs, parfois un peu caricaturaux, mais néanmoins toujours touchants. Difficile de ne pas se laisser emporter à son tour…

paterson-movie        Toni-Erdmann

Notre troisième temps fort donne à voir un univers épuré aux antipodes de Xavier Dolan. Une telle diversité montre toute la richesse de cette 69e édition. Il s’agit de Paterson de « l’ami américain » Jim Jarmusch. Tout poète, par essence, est un être à part : de même en va-t-il pour les films de Jarmusch, résolument « différents ». Tout en interrogeant les origines mêmes de son amour pour le cinéma – la poésie visuelle propre à ce medium – le réalisateur opère, avec Paterson, un surprenant retour à ses débuts : simplicité du scénario et des situations, minimalisme du jeu d’acteur, jeux sur la répétition et la différence, structure en épisodes quotidiens. C’est peut-être cela qui touche le plus : la capacité du cinéaste, après avoir emprunté beaucoup de chemins ces dernières années (The Limits Of Control, Only Lovers Left Alive), à toujours se retrouver et à rester en harmonie avec lui-même.

Tranchant de manière cinglante avec le spleen jarmuschien, notre quatrième temps fort est le film le plus jubilatoire du festival : Toni Erdmann de Maren Ade. Inès (Sandra Hüller) travaille à Bucarest où elle fréquente les grands patrons et leurs femmes et a pour mission d’augmenter la rentabilité des entreprises en proposant des plans de rationalisation… et de licenciements. Si l’argent et le confort sont au rendez-vous, qu’en est-il du bonheur ? C’est cette question que lui posera son excentrique de père (l’excellent Peter Simonischek), qui loin d’abandonnersa fille décide de la suivre en Roumanie pour ne pas la perdre d’une semelle, le plus souvent déguisé. Sous des airs de comédie singulière et irrésistible, le film offre un portrait impitoyable de notre époque, mais avec subtilité : il agit, de la sorte, à la manière d’une lettre persane, sans verser dans le plaidoyer caricatural qu’il aurait pu être.

 

   Aquarius-film   Affiche-film_Le-client   Elle-film

C’est au Brésil que nous mène le cinquième temps fort du festival avec Aquarius de Kleber Mendonça Filho. Clara (Sonia Braga), qui a dédié sa vie à la musique, décide, avec force trompettes, de résister à une société immobilière qui veut lui racheter son appartement – le dernier de l’immeuble qui lui manque – pour construire un nouveau complexe aux profits prometteurs. Au-delà même de la parabole sociale et politique que constitue un tel scénario, le film offre des séquences, entre fantasme et réalité, ainsi que des flash-backs, d’une très grande puissance esthétique ; se risquant sur des terrains inconnus qui sont aussi la joie du grand cinéma.

Sixième et septième temps forts à présent, avec un thème en commun, celui du viol d’une femme, mais traité sous des perspectives radicalement différentes et dans des pays qui le sont tout autant. D’un côté, l’Iran avec Le Client d’Asghar Farhadi dans lequel une jeune femme, Rana (Taraneh Alidoosti), est agressée suite à son emménagement dans un nouvel appartement. Entre silence, vengeance et pardon, le film parvient à évoquer, en filigrane et parfois de manière métaphorique, des problèmes qui concernent plus généralement une société entière. Avec Elle, Paul Verhoeven réveille son public d’entrée de jeu par une ouverture in médias rès et un rôle taillé sur mesure pour Isabelle Huppert, qui donne le « la » à tout le film. Elle n’a pas froid aux yeux, lance ses phrases comme des flèches ardentes (« j’ai été violée, qu’est-ce que vous prenez pour l’apéritif? »), privilégiant les transitions abruptes et désarçonnantes. Ce film constitue un cocktail explosif et original qui interroge les limites traditionnellement établies entre les genres.

Difficile, avant de clore ce « top ten », de ne pas évoquer trois films singuliers et importants, pour des raisons, là encore, très diverses. D’abord, avec Loving, Jeff Nichols signe un film parfait : scénario, découpage, décors, mise en scène, sens du détail et de la reconstitution d’époque… trop parfait, pour d’aucuns. Pourtant, la plus grande réussite de ce film n’est pas là où on l’attend. En dépeignant une authentique histoire d’amour interraciale dans l’Amérique de la Ségrégation des années 50 et 60, le réalisateur ne se livre jamais à une surenchère dans la violence, déjouant même les attentes du spectateur en optant toujours pour un ton juste, à l’encontre d’une dramatisation parfois trop facile et trop rapide.

Neuvième temps fort avec The Neon Demon, très décrié par la critique à Cannes malgré la puissance des images et la cruauté fascinante de cette fable qui dépeint une « hyper contemporanéité » avide de beauté, d’éternité et prête à tout pour cela. La sauvagerie qui se cache derrière les apparences de l’esthétique publicitaire aseptisée et mondialisée éclate de manière foudroyante dans cette oeuvre qui explore également tout le spectre du chant des sirènes… numériques.

 

Loving   Neon-Demon   Rester vertical

 

Enfin un film français, par son audace et sa fougue, vient clore ce rapide florilège : Rester vertical d’Alain Guiraudie. Scénariste à la dérive, Léo tombe sous le charme d’une bergère, Marie, avec qui il a un enfant au beau milieu des causses de Lozère, cernées par les loups. Angoisses viscérales, transgressions et perversions hantent puissamment ce film et imposent pour l’humanité un devoir : celui de résister « en restant vertical ».

Merci aux organisateurs de ce 69e Festival et à Thierry Frémaux pour ce large panorama du cinéma mondial, où entre retour aux sources et interrogation de notre modernité, le 7e art montre, à nouveau, sa capacité à être un instrument de pensée au milieu d’un concert planétaire d’images de toutes sortes qui donne parfois le tournis.

La rédaction de Bien En Place

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s